Une vision japonaise en retard sur son époque
Lorsque Sapporo s’est portée candidate à accueillir les Jeux d’hiver de 1972, l’idée était que cela stimulerait l’économie locale et que serait construit à cette occasion une ligne de train à grande vitesse Shinkansen jusque Sapporo. Aujourd’hui, l’inauguration d’une integrated resort, c’est-à-dire un complexe touristique intégré qui comprendra le premier casino sur le sol japonais, est prévue à Yumeshima. La tenue d’événements majeurs est toujours directement liée au commercialisme et au bénéfice du développement urbain.
Mais dans notre époque de la faible croissance due au déclin démographique, il est difficile d’espérer un développement rapide. L’idée même de rendre le Japon plus visible sur la scène internationale en organisant des événements internationaux dans le pays paraît plutôt vide de sens.
Le commercialisme prime aujourd’hui, et les Jeux olympiques, qui sont souvent l’occasion de malversations, ont en grande partie perdu leurs valeurs éducatives et de paix internationale. À l’ère de l’internet, se procurer des informations venues du monde entier est simple, et les expositions universelles exposant les technologies scientifiques et la culture des pays hôtes ont perdu leur aspect innovant.
Jules Boycoff, un politiste américain, qualifie de « capitalisme de célébration » cette tendance à rechercher les profits liés au développement urbain impliquant des sommes gigantesques, qu’engendrent les événements célébrés par les foules. Les Jeux olympiques de Tokyo, qui ont eu lieu en 2021, au moment de la crise sanitaire en sont l’archétype.
Les opposants au réaménagement du quartier de Meiji Jingû Gaien, prévu dans le cadre de la rénovation complète du stade national, ont protesté vivement. L’abattage des arbres dans la zone périphérique du sanctuaire a été massivement critiqué, et les travaux sont aujourd’hui dans l’impasse. Ce réaménagement lancé à l’occasion de la candidature de Tokyo aux Jeux olympiques d’été de 2020 continue, deux ans après leur fin, à faire l’objet de contestations.
Pour que le Japon devienne un pays « petit mais brillant »
Dans un ouvrage intitulé « Vérification : Covid-19 et Jeux olympiques – une succession d’échecs du Japon qui ne sait pas changer » (Kenshô corona to gorin, kawarenu Nihon no shippai rensa), Yoshimi Shun’ya, professeur de sociologie à l’université Kokugakuin, écrit :
« Depuis les années 1990, le Japon du XXIe siècle vit une période de lente contraction. Proclamer la continuation de la “doctrine de la fête” dans un tel contexte n’apporte pas le bonheur. Ce que les gens recherchent plutôt aujourd’hui, dans une économie qui ne croît plus, c’est le moyen de vivre une vie plus satisfaisante. »
L’expression « doctrine de la fête » désigne la politique de développement du Japon d’après-guerre qui dépendait des « fêtes » que sont les Expositions universelles et les Jeux olympiques. Cela rejoint la signification du « capitalisme de célébration ».
« Pour transformer le système sociétal afin de gagner de l’argent à partir de l’extérieur, il faut s’adresser aux pays étrangers. Et il est indispensable que la population partage cette volonté de transformer la ville avec un grand événement de ce genre », souligne le maire de Sapporo. On peut comprendre qu’une métropole régionale japonaise qui vit le déclin démographique table sur la visite de touristes étrangers. Et que les Jeux olympiques en soient perçus comme un déclencheur.
Au milieu des années 1990, un livre intitulé « Le Japon, un pays petit mais au vif éclat » (Chiisakutomo kirari to hikaru kuni, Nihon), écrit par un politicien japonais, Takemura Masayoshi, secrétaire général du Nouveau parti Sakigake, décédé l’an dernier, avait attiré une vive attention. Il y suggérait que le Japon ne devait ni chercher à être une grande puissance économique, ni une grande puissance politique ni une grande puissance militaire, mais avoir pour objectif une forme de développement différent. Voici comment il expliquait des années après, sa décision de quitter le Parti libéral-démocrate pour fonder avec d’autres le Nouveau parti Sakigake : « J’avais envie de refroidir les politiciens et ceux de mes concitoyens qui s’enivraient encore de l’idée que le Japon était une grande puissance, à un moment où le pays continuait à souffrir des troubles engendrés par l’économie de la bulle. J’avais aussi utilisé l’expression “nation shitsujitsu ”, shitsu pour “bonne qualité”, et jitsu signifiant dans ce cas, “réel”, autrement dit, “la volonté de devenir un pays petit mais brillant”. » La citation provint d’un long article daté du 9 avril 2005 du journal Mainichi Shinbun, édition de Shiga.
Ces paroles gardent tout leur pouvoir suggestif aujourd’hui. Que doit faire le Japon dans une époque différente de la période de croissance rapide ? Au lieu de poursuivre des rêves du passé, ne ferait-il pas mieux de chercher à devenir un pays durablement brillant, dans des domaines discrets, et étroitement liés à la vie humaine, comme l’environnement, le bien-être et l’éducation ?
(Photo de titre : affiche de soutien à la candidature de Sapporo pour l’accueil des Jeux olympiques d’hiver de 2030. Mais l’enthousiasme espéré n’a pas été au rendez-vous auprès des habitants. Photo du 11 octobre 2023, à Sapporo. Jiji)