Les rencontres avec Aung San Suu Kyi

— Lors de la visite que vous avez effectuée au Myanmar en décembre 2011, vous avez rencontré aussi bien le président Thein Sein que la dirigeante de l’opposition Aung San Suu Kyi. Sur quoi ont porté vos discussions avec eux ?

SASAKAWA   Il se pourrait bien que je sois le seul Japonais qui puisse parler avec l’un et l’autre. [rires] Dans le même ordre d’idée, j’ai eu des discussions avec le président de la République populaire de Chine et le premier ministre taïwanais. Si je suis en mesure d’avoir des conversations avec les deux bords, c’est, me semble-t-il, parce que mon statut de simple citoyen plutôt que de représentant officiel d’un État autorise mes interlocuteurs à parler franchement, sans se préoccuper de ma propre position politique.

Au cours des dix dernières années, en tant qu’ambassadeur itinérant de l’OMS pour l’élimination de la lèpre, j’ai rencontré les présidents de vingt-neuf pays et les premiers ministres de quinze. La diplomatie ne devrait pas être du ressort exclusif des gouvernements, et je trouve encourageant que le ministère japonais des Affaires étrangères fasse appel à des gens qui ont un profil comme le mien.

Les entretiens entre présidents ou premiers ministres ont tendance à verser dans la rigidité et le formalisme, du fait que chacun des interlocuteurs est le garant du prestige de son peuple. Mais je ne représente que moi-même et l’atmosphère peut donc être nettement plus détendue, si bien que la discussion peut aller beaucoup plus en profondeur. Voilà, me semble-t-il, l’un des avantages qu’offre la participation de simples citoyens aux initiatives diplomatiques.

Sasakawa Yôhei en discussion avec Aung San Suu Kyi au cours de son voyage au Myanmar en décembre 2011 (photo : Nippon Foundation).

Lors de ma rencontre avec Aung San Suu Kyi, nous avons abordé, entre autres points, le fait que le Japon arrive derrière la Chine et la Corée du Sud en termes d’aide au Myanmar. Je lui ai garanti que, une fois dans la course, nous allions rattrapé rapidement le retard pris au départ. Et, pour me faire encore mieux entendre, j’ai ajouté : « Nous arriverons en tête à la fin, parce que les Japonais sont bons au marathon. » Mais elle m’a répondu avec beaucoup d’à-propos : « À vrai dire, si c’est de marathon qu’il s’agit, les Éthiopiens sont les meilleurs au monde. » [rires]

Nous avons aussi parlé de la construction d’écoles élémentaires et de l’introduction des boîtes médicinales dans les régions du Myanmar habitées par les minorités ethniques, et Aung San Suu Kyi s’est montrée très intéressée par ces deux initiatives. Elle m’a dit qu’elle était attentive au problème ethnique depuis des années, comme son père, le général Aung San, connu au Myanmar comme le « Père de la nation », l’avait été avant elle.

— Quel genre d’impression avez-vous du Myanmar en tant que pays ?

SASAKAWA   Je pense que c’est l’un des pays d’Asie qui nourrit la plus forte affinité avec le Japon. Généralement parlant, les pays asiatiques ont une bonne image du Japon, mais j’ai l’impression qu’on l’aime autant si ce n’est plus au Myanmar que dans les autres pays de la région.

Peut-être cette affection tient-elle dans une certaine mesure au soutien que l’unité « Minami Kikan » de l’armée japonaise a apporté au général Aung San lors de la guerre d’indépendance. J’en ai eu la preuve de l’influence de cet épisode de l’histoire lors de ma première visite au Myanmar, en 1999, lorsque j’ai eu la surprise d’entendre le commandement japonais hofuku zenshin [rampez !] utilisé au cours d’un exercice militaire auquel j’assistais.

Dans le même temps, les Japonais de ma génération se souviennent avec émotion du riz expédié par le Myanmar après la seconde guerre mondiale, qui a aidé le Japon à faire face à la grave pénurie alimentaire à laquelle il était alors confronté. Je n’oublierai jamais la reconnaissance que nous devons au Myanmar à cet égard.

Quant aux hommes et aux femmes du Myanmar, ils ont un tempérament très calme, impartial, et beaucoup sont de fervents bouddhistes. J’ai le sentiment qu’ils sont dans une large mesure sur la même longueur d’onde que les Japonais.