Ce que peut faire le Japon

C’est en ce domaine — la mise en place d’un accord de paix initial et la pause des fondations en vue du rétablissement d’une société pacifique à long terme — que le Japon est à même, selon M. Ahtisaari, d’apporter une précieuse contribution. « Le médiateur pour la paix ne peut pas tout résoudre », a-t-il observé lors de l’échange de questions et de réponses consécutif à son allocution. « L’essentiel est de mettre en place un dispositif favorable à l’évolution de la situation. C’est cette position que soutient le Japon. » Il a cité comme particulièrement exemplaires et louables les initiatives actuellement en cours dans le Sud du Soudan. « Oeuvrer comme le fait le Japon dans le domaine des infrastructures et de la logistique, il n’y a rien de plus important lorsqu’il s’agit de mettre en place les dispositifs propices à l’évolution d’une société. »

En ce qui concerne les possibilités d’action individuelle, voici le conseil qu’il a prodigué aux jeunes du Japon et du monde entier : « Si vous avez les compétences requises, vous devriez envisager de trouver un emploi au sein des organisations présentes sur le terrain, là où leur intervention peut s’avérer utile. » Les technologies de l’information et les réseaux sociaux ont joué un rôle formidable dans le Printemps arabe et d’autres mouvements qu’on a vu apparaître récemment en divers endroits du monde et les compétences en ces domaines sont donc précieuses. Au cours de l’interview que nous avons eue avec lui dans le département de Miyagi, M. Ahtisaari a parlé de la valeur que le savoir-faire des experts peut avoir pour les organisations non gouvernementales qui les embauchent. « Un grand nombre de gens ont participé à des missions de maintien de la paix en tant que membres volontaires de forces armées. Ces groupes accueillent aussi beaucoup d’autres professions : ingénieurs, mécaniciens, médecins... Toutes ces personnes ont leur utilité dans le cadre de la gestion civile des crises. »

De façon plus générale, il a fait aux jeunes Japonais cette recommandation : « Mettez à profit les occasions de voyager qui s’offrent à vous. Le voyage est la meilleure façon de découvrir à quoi ressemble le monde et d’apprendre à utiliser les langages qui y ont cours. Lisez le plus possible, de manière à être en mesure de justifier vos opinions par des faits plutôt que par des croyances. » La dimension internationale revêt une importance particulière au sein de sa propre ONG, l’Initiative pour la gestion des crises, dont les membres proviennent de plus de vingt nations.

Quoi qu’on entende dire sur le recul de la présence internationale du Japon, « ce que fait ce pays est important », a souligné M. Ahtisaari. « S’impliquer et travailler avec de nombreux partenaires offre une bonne manière de mettre en chantier les activités nécessaires. Travaillez à construire des ponts. Mettez-vous en réseau dans toutes les régions avec les gens qui ont des compétences dans leurs domaines. » L’issue, a-t-il dit, est riche d’enseignements pour tout le monde : « Nous aussi, nous apprenons de ces partenariats que vous formez, et nous en tirons autant de profit que vous. »

Un voyage vers le Nord

Après son allocution du jeudi et son cours magistral du vendredi, M. Ahtisaari a pris le train à grande vitesse Shinkansen en direction du Nord pour se rendre à Sendai le samedi 26 novembre. La plus grande ville du Tôhoku a été durement frappée par le violent séisme du 11 mars 2011 et le tsunami qui l’a suivi, au même titre que la ville voisine de Sichigahama, où l’ancien président a rencontré Watanabe Yoshio, le maire, et d’autres représentants de la municipalité qui lui ont fait un exposé sur les dégâts provoqués par la catastrophe et le travail de reconstruction qui s’ensuit.

M. Ahtisaari a une certaine expérience de la gestion des séquelles des grands tsunami, dans la mesure où le séisme, dit « Jour de boxe », qui a frappé l’Indonésie en 2004 a eu un impact sur le travail de médiation auquel il se livrait en Aceh. « C’est arrivé une semaine après qu’on m’eut contacté et annoncé que je pouvais entamer les négociations entre le gouvernement indonésien et le Mouvement pour un Aceh libre, dont les dirigeants vivaient alors à Stockholm. Le tsunami a incité les participants à se dépêcher de trouver une solution. Ils ont compris qu’ils ne pourraient pas aider leurs parents et leurs amis si les pourparlers que nous avions en Finlande ne débouchaient pas sur la paix. C’est une grande tristesse qu’il y ait eu tant de victimes, mais je dois dire que la catastrophe a mis en lumière l’urgence du problème. Sans elle, nous n’aurions jamais pu rétablir la paix en moins de six mois. »

Après le tsunami de 2004, le gouvernement finlandais a demandé à M. Ahtisaari de prendre la direction d’une commission chargée d’évaluer la qualité du soutien qu’il avait apporté aux ressortissants finlandais pris dans le désastre de l’Océan Indien, notamment les vacanciers qui séjournaient dans la province de Phuket en Thaïlande, parmi lesquels on a enregistré une centaine de victimes. « Nous sommes arrivés à la conclusion que personne n’aurait pu faire quoi que ce soit pour ceux qui étaient morts sur le coup. Mais il importait de faire passer ce message à leurs parents. Nous nous sommes également demandé si nous aurions pu mieux faire en matière de services de santé offerts aux survivants en Thaïlande — qualité du rapatriement et de l’assistance à long terme fournie par les services de santé finlandais. »

Les vagues qui ont déferlé sur le Nord du Japon en 2011 rappelaient l’impact du tsunami de 2004 sur les populations. « C’est pourquoi », dit M. Ahtisaari, « j’étais impatient de venir aussi ici. Je voulais encourager tout le monde. J’étais content de voir les gens brandir des pancartes qui disaient “Ne renonce jamais” ! »

M. Ahtisaari ne doutait pas que le pays se remettrait du désastre. « Un pays comme le Japon, qui est confronté plus ou moins régulièrement à des tsunami, est bien mieux armé que d’autres nations lorsqu’il s’agit de fournir une assistance après une catastrophe naturelle. En Aceh aussi, les Japonais ont été parmi les premiers à venir en aide, et ils ont extrêmement bien fait leur travail. Ils se sont montrés rapides, professionnels. »

Le président a aussi félicité le Japon pour ces efforts plus récents en faveur de la paix. « Je viens d’apprendre de ce que les Japonais projettent de faire dans le Sud du Soudan, où les enjeux sont capitaux. À l’origine, je suis entré aux Affaires étrangères pour œuvrer dans le côté coopération pour le développement. Je sais que, faute de faire fonctionner les infrastructures, la vie ne peut pas revenir à la normale — et ça, c’est un désastre. Le Japon aspire de plus en plus à participer aux médiations pour la paix, et je suis venu cette fois-ci pour voir comment nous pouvons accroître notre coopération. Je pense que tout pays qui montre un tel empressement à assumer ce genre de responsabilité mérite d’être encouragé. »