La « barrière des revenus »

Depuis les élections générales d’octobre dernier, la question du rehaussement des seuils de revenus annuels pour le paiement de l’impôt sur le revenu et des primes d’assurance sociale a été discutée à maintes reprises. Il s’agit d’encourager une plus grande participation des femmes à la vie active. Selon le système actuel, l’épouse d’un employé permanent d’une entreprise ou du gouvernement est couverte par la pension nationale en tant que « personne assurée de catégorie 3 ». Condition sine qua non : elle ne doit pas gagner plus de 1,3 million de yens par an (environ 8 000 euros). Elle peut ainsi percevoir des prestations de retraite au moment de l’âge de la retraite sans avoir à cotiser au système. Cependant, dans le cas d’un revenu annuel supérieur à 1,3 million de yens, elle doit cotiser entraînant de ce fait une baisse de son revenu après impôt. Pour éviter cela, nombreuses sont les femmes qui limitent délibérément le nombre de leurs heures de travail, se cantonnant à des emplois à temps partiel peu rémunérés.

Pour Wada Shizuka, ce débat ne devrait pas exister.

« Je comprends, dit-elle. Les gens ont des difficultés, donc ils voient à court terme et donnent la priorité à leur revenu net, après déduction des impôts, plutôt qu’à long terme, sans penser aux avantages dont ils pourront bénéficier vingt ou trente ans plus tard. Mais réfléchissez deux secondes. Le système tout entier d’exonération des cotisations de retraite pour les personnes de la « catégorie 3 » a pour but de maintenir une division du travail fondée sur le sexe, obligeant de nombreuses épouses à se contenter d’emplois à temps partiel mal rémunérés en complément des revenus de leurs maris. Les femmes qui ne sont pas dans cette situation ne bénéficient pas du système, et elles ont tendance à voir d’un mauvais œil les femmes au foyer qui en bénéficient. Ce système actuel est donc à l’origine de divisions entre les femmes ».

Pour Wada Shizuka, les impôts et les cotisations sociales devraient être adaptés au niveau de revenu de chaque individu, homme comme femme.

Pour elle, l’insuffisance de la pension nationale est un problème bien plus grave. Au lieu de tergiverser sur la « barrière des revenus », je pense qu’une discussion sérieuse sur l’augmentation de la pension nationale s’impose », affirme-t-elle. « Il est urgent de restructurer le système de sécurité sociale, mais nos hommes politiques ont bien trop peur et ne veulent surtout pas s’attaquer à ce casse-tête. Il est là le plus gros problème.

Un éveil de conscience laborieux

Wada Shizuka n’a pris conscience que tardivement de la discrimination sexuelle au Japon. Et ce n’est que vers la cinquantaine qu’elle a commencé à se rebeller contre le système. « Quand j’étais jeune, j’acceptais sans m’en rendre compte la discrimination à l’égard des femmes et pis encore, j’y contribuais même d’une certaine manière.

En 1985, lorsque le Japon a promulgué la loi sur l’égalité des chances en matière d’emploi, Wada Shizuka a été engagée en tant qu’assistante de la critique musicale Yukawa Reiko. Considérée comme un modèle pour les femmes combinant travail et famille, Yukawa Reiko recevait de nombreuses demandes d’interviews et de reportages. Cependant, sachant que cette dernière faisait appel à des nourrices, des femmes de ménage et des baby-sitters pour toute sa petite famille, c’en a été trop pour Wada Shizuka. Sa patronne était loin d’être la « superwoman » qu’un grand nombre pensaient qu’elle était.

« Je me suis dit que cela ne valait pas le coup de travailler si c’était pour négliger sa propre famille. Mais aujourd’hui, je réalise à quel point la situation était difficile pour Yukawa Reiko à l’époque, alors qu’elle ne pouvait pas compter sur l’aide de son mari ».

À 27 ans, Wada Shizuka s’est mise à son compte en tant que critique musicale indépendante. Au début, elle était très heureuse de gagner sa vie en écrivant sur les sujets qu’elle aimait. Mais au fil des années, elle s’est de plus en plus sentie blessée par les préjugés sexistes monnaie courante dans l’industrie musicale.

« Des femmes comme Yukawa Reiko ou encore Hoshika Rumiko, la première journaliste japonaise à avoir interviewé les Beatles, ont joué un rôle considérable dans la promotion du rock occidental et de la musique pop au Japon. Mais leur contribution n’a malheureusement pas été reconnue à sa juste valeur. On n’accorde en général que peu d’importance aux femmes écrivains en général, perçues comme capitalisant sur des modes passagères ». Les femmes sont moins bien payées au mot pour le même type d’articles, c’est un fait, et la quantité de travail qui leur est confiée a également tendance à diminuer avec l’âge. Plusieurs dizaines d’années après la promulgation de la loi sur l’égalité des chances en matière d’emploi, l’objectif d’un salaire égal pour un travail égal reste un rêve inaccessible.

En quête de parité dans la sphère politique

Mais désormais, Wada Shizuka ne compte plus sur les hommes politiques pour remédier à ces inégalités. « J’ai compris que le simple fait d’être une femme vous place dans une position inférieure », dit-elle. « Et ceux qui sont privilégiés ne voient bien sûr pas le monde de la même façon que ceux qui sont défavorisés. »

Le livre de Wada Shizuka sur les femmes dans la politique de base, publié aux éditions Sayûsha en 2023.
Le livre de Wada Shizuka sur les femmes dans la politique de base, publié aux éditions Sayûsha en 2023.

Actuellement, les femmes ne représentent que 19 % des décideurs au Parlement national. Pour Wada Shizuka, il est urgent d’augmenter ce pourcentage pour garantir aux femmes célibataires un niveau minimum de sécurité économique pour leurs vieux jours. Cela peut notamment se faire par le biais d’une réforme du système de sécurité sociale, l’augmentation du salaire minimum (1 055 yens par heure en moyenne en date du mois d’octobre 2024) ou encore la mise en place de politiques d’aide à l’emploi et au logement pour les femmes âgées. Mais par où commencer ?

Wada décide de se tourner vers le conseil municipal de Ôiso, dans la préfecture de Kanagawa, première assemblée locale du Japon à avoir atteint la parité hommes-femmes. Elle s’entretient avec un large éventail de femmes siégeant au conseil, lequel est toujours fier d’être parvenu à la parité exacte. Elle comprend ainsi qu’il est important d’utiliser les mouvements locaux axés sur les droits des citoyens et des consommateurs pour créer un sentiment de communauté et d’objectif commun. Et les leçons qu’elle a tirées de ces entretiens, elle les évoque dans son deuxième livre : 50-dai de hitoashi okurete feminizumu o shitta watashi ga hitori de anshin shite kurashite iku tame ni kangaeta mijika na seiji no koto (« Réflexions sur la politique de terrain pour un avenir sûr de la part de quelqu’un qui est venu au féminisme sur le tard »), publié en 2023.

Apaiser les divergences d’opinion

Actuellement, Wada Shizuka écrit une série d’articles portant sur les femmes solitaires d’âge moyen et avancé pour un grand magazine mensuel.

Elle brosse notamment le portrait de l’une d’entre elles, si épuisée de devoir jongler entre sa vie professionnelle et sa mère âgée dont elle doit s’occuper qu’elle n’a eu d’autre choix que de prendre sa retraite. Une autre est une professionnelle certifiée, confrontée à l’insécurité d’un emploi gouvernemental non régulier. Et enfin une critique musicale âgée de 68 ans, la collègue la plus ancienne de Wada Shizuka, qui a dû prendre un emploi le soir pour pouvoir joindre les deux bouts. Ces trois femmes ont un point commun : elles remuent ciel et terre, cherchant à faire au mieux avec les cartes qui leur sont données.

Même si Wada Shizuka s’en sort mieux depuis la publication de ses livres, pour elle, la situation n’a guère évolué. « Je me fais toujours beaucoup de souci pour l’avenir », dit-elle. « Il se peut que je doive recommencer à travailler à temps partiel. Je continue à parcourir les petites annonces gratuites dans les gares et les supérettes au cas où, pour consulter les offres d’emploi ».

Mais elle s’est trouvée un autre but.

Wada Shizuka l’a bien compris ; la politique est un monde réservé au sexe fort et atteindre la parité avec ce qui est considéré comme le sexe faible ne sera pas une sinécure. Pour l’instant, elle met ses talents d’écrivain au service des femmes, cherchant à les rassembler. « J’écris mes articles avec l’intention de tendre la main, de trouver d’autres femmes auprès desquelles mes publications trouveront écho et de forger de nouveaux liens. Les femmes se retrouvent trop facilement montées les unes contre les autres, et la question des “assurés de catégorie 3” n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Nous ne viendrons jamais à bout de la discrimination et plus aucune femme ne sera plus jamais élue si nous ne nous unissons pas et si nous ne nous faisons pas entendre d’une seule voix. Je veux commencer par aider à apaiser les divergences d’opinion ».

(Texte et interview d’Itakura Kimie, de Nippon.com. Photos : Nippon.com)