Le moment où la réalité se rapproche du discours
Trois ans ont passé. En mer de Chine méridionale, la Chine accélère agressivement sa présence, notamment avec la construction d’îles artificielles en remblayant sept récifs coralliens des îles Spratleys. Les États-Unis ont fini par réagir en octobre 2015 avec l’envoi par la marine américaine d’un destroyer lance-missile de type Aegis à l’intérieur de la zone des douze miles nautiques du récif de Subi des Spratleys, dans une opération destinée à souligner sa liberté de passage. Le Japon, l’Australie et l’Inde ont exprimé leur soutien. La visite en septembre 2014 du président Modi a été le point de départ de cette concrétisation. Elle a abouti à ce que les deux pays décident de porter le statut de leurs relations à celui de partenaires stratégiques globaux. Selon le gouvernement japonais, la visite en Inde de M. Abe en décembre 2015 a « produit des résultats sans précédents » ces dernières années : tout d’abord accord de principe pour la signature d’un accord de coopération dans le nucléaire civil, puis un mémorandum pour la construction d’une ligne de train à grande vitesse Shinkansen dans l’ouest de l’Inde, et des accords sur des transferts de technologies militaires et d’équipements de défense. Les deux pays se rapprochent rapidement dans le domaine de la sécurité. « Aujourd’hui marque le début d’une nouvelle ère entre nos deux pays. Nous avons réussi à passer à une nouvelle dimension », a déclaré M. Abe avec fougue lors de la conférence de presse donnée par les deux leaders à l’issue de leur rencontre. Moins d’une semaine plus tard, il recevait au Japon M. Turnbull, le nouveau Premier ministre australien. C’était son premier voyage à l’étranger dans un seul pays depuis sa nomination, hormis celui effectué en Nouvelle-Zélande, pays voisin. Cette visite était aussi un message de la diplomatie australienne destiné à la Chine. Les deux Premiers ministres se sont entendus sur l’approfondissement et l’élargissement de la relation spéciale qui existe entre leurs deux pays. Il ne s’agit pas seulement d’un progrès de leur coopération dans le domaine de la défense, rendu possible par le pacifisme dynamique et la législation de sécurité pacifique promue par le gouvernement Abe, mais aussi d’une confirmation de l’importance de la solidarité entre le Japon, les États-Unis, l’Australie et l’Inde, toujours présente à l’esprit dans la zone Indo-Pacifique, qui concorde avec le renforcement de la coopération entre le Japon, les États-Unis et l’Australie d’une part, et le Japon, l’Australie et l’Inde de l’autre. Un peu plus de huit ans après le discours intitulé « Mélange des deux océans » prononcé par M. Abe devant le Parlement indien, le « diamant » caché dans une « cassette » remisée, est en passe de devenir réalité – ses contours apparaissent concrètement dans les deux océans. En réponse aux initiatives chinoises vers sa vision « One Belt, One Road » qui ont une dimension agressive, avec la construction d’îles artificielles et le déploiement du « collier de perles », les quatre pays ont commencé dans la pratique à se lier, même si quelques nuances demeurent.Un diamant fragile
Ce diamant de la sécurité démocratique comporte cependant des faiblesses. Le Premier ministre indien Modi s’est décidé à se rapprocher du Japon et des États-Unis sur le plan de la sécurité, mais sa priorité est de donner à son pays une nouvelle prospérité économique, de développer l’industrie indienne, et de corriger les inégalités entre ses compatriotes. L’Inde ne pourra pas immédiatement échapper à sa situation qui la voit inextricablement dépendante de la puissance de l’économie chinoise. Modi devra œuvrer au renforcement des liens de l’Inde avec le Japon, les États-Unis et l’Australie en étant à l’écoute de son peuple et en assurant sa base politique. Quelques incertitude subsistent dans la relation Japon-Australie car M. Turnbull, qui est devenu Premier ministre en septembre dernier, souhaite aussi des liens étroits avec la Chine. Actuellement, il semble favoriser le Japon à la Chine, mais cela peut s’interpréter comme une réaction au ralentissement de l’économie chinoise, et M. Abe n’a pas avec lui les liens proches qu’il avait avec son prédécesseur, M. Abott. Quant aux liens entre l’Australie et l’Inde, ils sont encore fragiles puisque la visite du Premier ministre indien en Australie l’an passé était la première d’un chef de gouvernement indien depuis vingt-huit ans. Si le gouvernement Abe a réussi en 2015 à faire apparaître le « diamant » qu’est sa politique étrangère de sécurité solidaire avec les États-Unis, l’Australie et l’Inde, de nombreux problèmes restent à résoudre. Les disputes avec la Chine qui veut imposer un nouvel ordre maritime vont certainement continuer en 2016 dans une mer houleuse. (D’après un texte original en japonais paru le 6 janvier 2016. Photo de titre : le Premier ministre japonais Abe Shinzô prie au bord du Gange avec son homologue indien Narendra Modi après leur rencontre de décembre 2015. Jiji Press)▼A lire aussi
(*1) ^ cf. Le chapeau de Vermeer. Le XVIIe siècle à l'aube de la mondialisation, de l'historien canadien Timothy Brook.
(*2) ^ Le 12 décembre dernier, pendant la visite du premier ministre Abe en Inde a eu lieu à l'Université Rikkyō de Tokyo un symposium international intitulé : « La politique maritime internationale en Asie au XXIe siècle – océan Indien, golfe du Bengale, mer de Chine méridionale, mer de Chine orientale, océan Pacifique », qui a confirmé l'intérêt accru du monde intellectuel pour ces deux océans.
(*3) ^ « L'océan Indien apporte une union dynamique aujourd'hui comme une mer de liberté, une mer de prospérité. L'Asie élargie qui fait voler en éclat les limites géographiques traditionnelles est en train de naître. Nous avons la force, et la responsabilité de la faire grandir dans la prospérité comme une mer partout transparente. » « Si l'Inde et le Japon se lient, cette Asie élargie peut se transformer en un vaste réseau englobant les États-Unis et l'Australie », a notamment déclaré le premier ministre japonais dans ce discours.
(*4) ^ Le premier ministre Abe avait préparé ce discours à l'occasion d'une visite en Asie du Sud-Est en janvier 2013. Il y exprimait sa volonté de renforcer les liens de son pays avec tous ses partenaires notamment l'Australie. Il aurait dû le prononcer en Indonésie, mais la prise d'otages japonais en Algérie au même moment l'a contraint à retourner précipitamment au Japon, et le discours n'est apparu que sur le site de la résidence du premier ministre.
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