Esprit japonais, savoir occidental

Les responsables du projet du sanctuaire Meiji, pleinement conscients de son importance pour le pays, cherchaient un équilibre entre l’esthétique indigène et divers éléments propres à l’Occident moderne. Le jardin intérieur, ouvert en 1920, a été conçu comme un espace shintô, doté d’une vaste forêt protectrice, de larges chemins destinés aux fidèles, et de bâtiments pour le sanctuaire, construits en bois dans le style architectural traditionnel nagare-zukuri, reconnaissable à ses toitures à deux pans longues et asymétriques. Le jardin extérieur, achevé en 1926, reflète quant à lui des idées empruntées à l’architecture et à l’aménagement paysager occidentaux ; il abrite la Galerie de peintures commémorative de Meiji, un édifice en pierres remarquable par ses alignements d’arcs, ses espaces verts aux rangées d’arbres symétriques et ses équipements destinés à des sports importés tels que le rugby et le base-ball.

La création de la forêt du sanctuaire, qui constitue l’un des éléments les plus ambitieux du projet, s’est faite sous la direction de Honda Seiroku, Hongô Takanori et Uehara Keiji. Honda, qui avait étudié la sylviculture au Japon et en Allemagne, était un chercheur de pointe dans ce domaine. Il s’était en outre fait un nom comme conférencier, grâce aux exposés sur l’aménagement paysager qu’il avait donnés à l’Université impériale de Tokyo, et comme concepteur du parc Hibiya, le premier parc japonais de style occidental. Quant à Hongô, ancien étudiant de Honda et lui aussi professeur à l’Université impériale de Tokyo, on lui attribue l’élaboration du plan pour le développement à long terme de la forêt du sanctuaire.

Uehara, le troisième membre de l’équipe de planification, était un architecte paysagiste spécialisé dans les environnements forestiers. Alors qu’il était encore étudiant, il avait manifesté dès le départ un vif intérêt pour le projet et participé aux séances préliminaires du comité. Les responsables du bureau de construction du sanctuaire, impressionnés par ses compétences et son dynamisme, lui proposèrent de prendre part à la conduite du projet.

Jadis, les chemins qui traversaient l’enceinte du sanctuaire étaient à ciel ouvert.
Jadis, les chemins qui traversaient l’enceinte du sanctuaire étaient à ciel ouvert.
Aujourd’hui, les chemins sont ombragés par les frondaisons.
Aujourd’hui, les chemins sont ombragés par les frondaisons.

C’est en s’appuyant sur les leçons tirées de son implication dans le projet qu’Uehara allait passer son doctorat en sylviculture, et rester ensuite à l’avant-garde de l’architecture paysagiste japonaise. Après l’ouverture du sanctuaire Meiji, il voyagea aux États-Unis et en Europe pour y étudier l’aménagement paysager occidental, et cette expérience eut une influence décisive sur sa vision du développement urbain. De retour dans l’Archipel, il fonda en 1924 la première école technique japonaise d’ingénierie du paysage (qui deviendrait par la suite la Faculté de la science de l’environnement régional de l’Université d’agriculture de Tokyo), et l’année suivante l’Institut japonais d’architecture paysagiste. Premier expert japonais de l’aménagement paysager, c’était un fervent partisan de la construction d’espaces verts dans les villes, et il plaida en ce sens auprès des autorités chargées de la reconstruction de quartiers de Tokyo lourdement endommagés en 1923 par le Grand séisme du Kantô.

Plutôt que de vouloir construire des parcs conventionnels, il jugeait important de créer des espaces « solennels » où les visiteurs pourraient faire l’expérience de l’essence de la nature dans sa forme pleine et immuable, et il trouvait des illustrations de ce concept dans des traditions paysagères telles que le jardin japonais, la forêt de sanctuaire et les mausolées impériaux. Il consacra sa carrière à la diffusion de ses idées pionnières, en publiant quelque 250 ouvrages et en formant une nouvelle génération d’ingénieurs paysagistes.