Créer une forêt éternelle
Pour ces trois experts, la création à Tokyo d’une forêt tutélaire à l’image des bois intacts qui entourent les plus anciens sanctuaires s’avéra une tâche extrêmement ardue. En tant qu’espace sacré, elle devait être sauvage et se régénérer toute seule, de façon à durer éternellement. Pour atteindre cet objectif, les trois hommes durent élaborer une stratégie écologique de transformation du site, principalement constitué de champs et de prairies avec une surface de zones boisées limitée à huit hectares.
Uehara joua un rôle clé dans la sélection des espèces d’arbres à planter. Il sillonna le pays pour visiter 88 sanctuaires shintô historiques et étudier leurs environnements forestiers, et fut même autorisé à aller sur le terrain occupé par le mont funéraire de l’empereur Nintoku pour en observer le cadre naturel. Il fut particulièrement impressionné par l’ancien kofun, une tombe massive en forme de trou de serrure entourée de douves artificielles. Cette tombe, et d’autres monts funéraires impériaux présents sur le site, lui fournirent des clefs pour construire une forêt auto-suffisante. Bien que ces monuments fussent artificiels, observa-t’il, avec le temps, ils s’étaient fondus dans la forêt primaire qui « se perpétuait depuis des siècles sans la moindre intervention humaine ».
Les planificateurs définirent plusieurs conditions pour l’implantation de la forêt. En premier lieu, il importait qu’elle soit d’un seul tenant et que les arbres recouvrent l’intégralité de la surface du sanctuaire, à l’exception de l’entourage immédiat des bâtiments et de l’emplacement choisi pour les chemins destinés aux fidèles, de façon à constituer un environnement majestueux et paisible. Il était en outre vital que la forêt arrive naturellement à maturité, sans intervention humaine, et que personne, y compris les responsables du site, n’ait le droit de pénétrer dans l’écosystème ou de le perturber de toute autre façon. Les trois hommes insistèrent pour que les détritus végétaux et les arbres morts soient laissés sur le sol de la forêt pour s’y décomposer, le fertiliser et favoriser la croissance des champignons et autres moisissures qui enrichissent la terre. Dans le même ordre d’idées, on laisserait les arbres se reproduire naturellement à partir des graines sans procéder à de nouvelles plantations.
L’idée d’imiter un type particulier de forêt était étrangère au projet, dont les concepteurs ont préféré sélectionner des arbres et des plantes appartenant à des espèces indigènes, résistantes et adaptées au climat de Tokyo. Certains membres du gouvernement et de l’Agence de la maison impériale souhaitaient que le cèdre et le cyprès japonais prédominent. Mais les conditions n’étaient pas propices pour le cèdre, qui demande beaucoup d’eau et aurait souffert de la fumée et de la suie émanant de la voie ferrée adjacente. Le groupe opta pour une combinaison d’arbres à larges feuilles persistantes, comme le camphrier et le chêne, et de conifères, comme le pin, qui produirait des couches distinctes de canopée, comme dans les forêts observées par Uehara au cours de ses études préliminaires.
En tout, quelque 122 000 arbres de 365 espèces furent donnés pour le projet, dont 95 000 par le public. Expédiés à Tokyo depuis le pays tout entier, ils furent replantés à la main par environ 110 000 volontaires.
S’ils s’abstenaient de recourir au jargon scientifique moderne, les architectes de la forêt du sanctuaire Meiji n’en avaient pas moins une excellente maîtrise de la circulation des matériaux dans les écosystèmes et du rôle que le cycle de vie biologique des insectes, des oiseaux et des petits animaux joue dans le développement des forêts. Ils puisèrent dans cette expertise pour élaborer un projet basé sur des phases de développement de cinquante ans, commençant avec la plantation et débouchant sur la formation d’une forêt arrivée à maturité, capable de se régénérer toute seule et constituée principalement d’arbres à larges feuilles persistantes.

Un sanctuaire de vie sauvage
En 2010, j’ai eu l’honneur de diriger le comité chargé de superviser une étude globale de la forêt du sanctuaire Meiji. Le projet avait pour objectif de vérifier si, près d’un siècle après la plantation, l’environnement du jardin intérieur évoluait conformément aux phases prévues par les planificateurs de la forêt. L’étude, qui concernait environ 1 000 plantes et était confiée à des experts de la vie sauvage, s’appuyait sur les résultats d’une étude à grande échelle menée en 1980, ainsi que sur des mesures intermittentes de la hauteur et de la circonférence des arbres. Nos résultats, publiés en 2013, montraient sans équivoque que la forêt avait presque achevé sa deuxième phase (100 ans) et était sur le point d’entrer dans la troisième phase (150 ans), comme le montraitent les croquis de Hongô Takanori. L’étude nous a aussi appris que les plantes urbaines et la biodiversité sauvage cohabitaient aux confins du sanctuaire, dont les divers écosystèmes étaient propices à l’épanouissement de tout un éventail de plantes, de lichens et de moisissures, ainsi que de nombreuses espèces d’oiseaux, d’animaux et d’insectes.
La splendide atmosphère du sanctuaire Meiji s’avère également bénéfique pour les êtres humains, et le site attire des visiteurs en provenance des quatre coins du monde. Le fait qu’une forêt artificielle puisse non seulement pousser mais aussi prospérer au cœur d’une métropole de plusieurs dizaines de millions d’habitants témoigne du niveau élevé des connaissances et du pouvoir visionnaire des concepteurs du projet.
(Toutes les photos sont avec l’aimable autorisation du sanctuaire Meiji)

