Les danses pour les ancêtres : des rituels indispensables

Si l’été est la saison la plus riche en festivals traditionnels au Japon, c’est parce que ces festivals coïncident avec le temps de l’O-bon, quand les esprits des ancêtres reviennent. Les danses rituelles de bon odori, qui font partie de ces festivals sont elles aussi annulées, subissant les effets de la crise du coronavirus.

En exemple, les danses de Niino no bon odori dans la préfecture de Nagano, qui n’auront pas lieu cette année. Elles figurent à l’inventaire des biens culturels immatériels du pays, et avaient été mises en valeur par Yanagita Kunio, le fondateur des études folkloriques japonaises modernes, qui y voyait l’expression ancienne originale des rituels pour les ancêtres au Japon.

Dans ces rituels, les habitants du lieu dansent toutes les nuits, du 14 au 16 août, autour d’une estrade, jusqu’à l’aube du dernier jour où ils entament une danse d’adieu, avec l’offrande d’une lanterne ornée de papiers sacrés en cadeau de séparation aux âmes qui s’en repartent. Cette danse serait la forme préservée intacte des anciennes cérémonies pour les ancêtres. C’est ce rite vieux de 500 ans qui a été annulé cette année pour la première fois de son histoire.

Le président de l’Association des danses de bon odori des plateaux de Niino raconte : « Même pendant la guerre, le rituel avait été certes réduit, mais jamais annulé. Je me demandais si c’était vraiment une bonne idée de le supprimer complètement cette année. » Il a gardé jusqu’au bout la possibilité de le faire malgré tout. Dans un contexte difficile, il a proposé de ne garder que la danse d’adieu, mais lors de la réunion du 24 juin, personne n’a élevé d’objection, et l’annulation a donc été adoptée. La décision est amère à prendre. « C’est triste. Nous ne savons même pas quoi faire avec ce sentiment. Enfin, au moins, la tristesse de devoir annuler nous fait prendre conscience du bonheur que nous avions à danser chaque année. »

Regarder les âmes des ancêtres repartir sans flûte, sans tambour, sans sonnailles, nous rappelle que les festivals d’été au Japon ont toujours à voir avec les morts. Un été à Niino sans danse de l’O-bon, c’est le symbole d’une situation anormale.

Et qu’en pensent les morts ?

Ces annulations successives de tous les festivals d’été a au moins eu le mérite de faire prendre conscience que ceux-ci étaient une composante indispensable de l’été japonais. Tout comme le fait que l’été soit la saison à laquelle nous devons être capable de faire face à nos morts. Ce qui nous rappelle que si les festivals d’été ont été transmis jusqu’à nous sans interruption, c’est bien par les générations passées, par ces morts eux-mêmes, précisément.

Le festival Tsukuda, au sanctuaire de Sumiyoshi à Tsukuda (Tokyo), a lieu tous les trois ans (la prochaine édition tombe en 2021). Les têtes de lion sont de sortie, le palanquin octogonal également, et sont emmenés en bateau pour faire le tour du territoire dépendant du sanctuaire. Les habitants du quartier, après purification au sanctuaire, portent le palanquin sur leurs épaules, guidés par trois têtes de lion. Les lions en profitent pour ramasser les photographies mémorielles de ceux qui sont décédés au cours des trois années écoulées. Les morts aussi tiennent à leur festival !

Dans certaines îles de la mer intérieure de Seto, la tradition veut que la danse bon-odori soit effectuée en portant une « boite » (hako) contenant la tablette mortuaire et la photographie mémorielle de ceux qui sont décédés dans l’année. On se demande si on a un peu pensé à l’avis de ces morts avant de décider d’annuler les festivals locaux. Cet été, en l’absence d’événements pour leur souhaiter bon retour dans leur pays, les morts sont peut-être bien en train de danser tous seuls quelque part…

(Photo de bannière : feux d’artifice donnés à Gifu pour la rémission de la crise sanitaire. Les feux d’artifice ont été donnés sans aucune annonce afin d’éviter la concentration du public. Jiji Press)