Ce dont l’Ukraine a réellement besoin

— C’est la première attaque commise par des hommes sur un réacteur nucléaire. Aucune arme nucléaire n’a été utilisée mais, sachant que l’attaque entraînait un risque de rejets radioactifs, est-on en droit de dire que c’est quelque chose de pratiquement équivalent à Hiroshima ou Nagasaki ?

V.Y.  Je ne suis pas sûr qu’on puisse dire cela. Les attaques sur Hiroshima et Nagasaki étaient délibérées ; elles visaient à tuer des gens et à détruire des villes. Dans le cas qui nous concerne, l’attaque était aussi délibérée, et elle risquait de générer une situation très dangereuse, mais je ne peux pas affirmer que les Russes avaient en tête cet objectif spécifique.

L’un de leurs objectifs est de menacer l’Europe, de nous menacer, d’obtenir une sorte d’avantage dans les pourparlers avec l’Europe. Rien ne confirme à mes yeux qu’ils envisageaient vraiment de prendre intentionnellement une initiative aussi périlleuse dans le seul espoir d’un avantage potentiel dans les pourparlers. En règle générale, toutefois, les centrales nucléaires sont potentiellement dangereuses, et ne doivent pas faire l’objet d’opérations militaires. Elles ne doivent jamais servir de cibles. Les attaques sur de tels sites sont des attaques terroristes.

— Pensez-vous qu’il y aura d’autres attaques contre cette centrale électrique ou d’autres en Ukraine ?

V.Y.  Cela peut arriver. Les négociations se poursuivent entre la Russie et l’Ukraine, et je pense qu’ils vont tenter de gagner quelques avantages avant ces pourparlers. Les Russes nous menacent de bombarder ou pilonner nos installations industrielles ayant un lien avec la défense, et il ne s’agit pas uniquement d’installations stratégiques. Dans bien des cas — la plupart des cas —, ce sont des objectifs civils qu’ils bombardent. Ce sont des habitations. Ce sont des jardins d’enfants. Un hôpital... Au 17 mars, près d’une centaine d’enfants ont été tués en Ukraine, et des centaines d’adultes ont eux aussi perdu la vie. Plus de 200 écoles ont été détruites. Il ne s’agit pas d’objectifs militaires ; ils bombardent partout et prennent tout pour cible.

— Dans le contexte de toutes ces attaques, et pas seulement celles qui visent des installations nucléaires, que demanderiez-vous à l’OTAN, aux États-Unis, à l’Europe ou au Japon ?

V.Y.  Nous avons à plusieurs reprises demandé l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine. C’est la seule chose qui puisse nous aider à défendre notre pays. Sur terre, nous l’avons prouvé, nous sommes en mesure de nous protéger efficacement, mais nous ne disposons d’aucun dispositif efficace de protection aérienne. C’est ce que le président Volodymyr Zelensky a réclamé tous les jours pendant une semaine environ. Une zone d’exclusion aérienne est quelque chose qui pourrait nous aider.

— La population russe peut jouer un rôle clef dans la résolution de cette situation. Les manifestations des Russes contre Vladimir Poutine peuvent-elles faire avancer les choses ?

V.Y.  Oui, il y a eu des actions de protestation dans de nombreuses villes de Russie. Nombre de manifestants ont été arrêtés par la police. Mais à part protester, ils ne peuvent pas faire grand-chose. Je sais que nombre d’entre eux nous soutiennent, mais pas plus tard qu’hier j’ai eu un échange avec mon collègue russe, et j’ai appris que plus de 70 % de la population russe est favorable à l’intervention militaire en Ukraine, si l’on en croit les derniers sondages. On voit donc que, même si quelques personnes manifestent, elles ne sont pas en mesure de faire changer la politique de la Russie ou d’influencer Poutine. Les autorités russes sont bien au-dessus de ces gens. Je suis plutôt sceptique quant à leur aptitude à mettre un terme à la guerre en cours. Mais je serais très heureux qu’on me montre que j’ai tort.

— Pour conclure, quel message souhaiteriez vous envoyer au monde, et au Japon en particulier ? Que peut-on faire ?

V.Y.  Je sais que Tokyo, Osaka, et probablement d’autres villes ont été récemment le théâtre d’un grand nombre d’actions menées en soutien à l’Ukraine. Nous autres Ukrainiens apprécions le soutien que nous recevons du Japon. Nous apprécions le soutien qui nous vient de partout dans le monde. Depuis le 24 février, j’ai reçu des douzaines de messages — certains envoyés par des gens avec lesquels je n’avais plus de contact depuis 10 ou 20 ans. Ces messages viennent du monde entier.

Nous sommes reconnaissants pour ce soutien. J’espère que d’une façon ou d’une autre, ensemble, nous pourrons arrêter la Russie. L’Ukraine a besoin de la paix. Tel est le message que je souhaite envoyer au monde.

(D’après une interview du 7 mars 2022, et mise à jour le 17 mars, réalisée en ligne et en anglais. Photo de titre : boule de lumière à la centrale nucléaire de Zaporijia, en Ukraine, lors de l’attaque de cette installation, le 4 mars 2022, par les forces armées russes. Avec l’aimable autorisation de la centrale nucléaire de Zaporijia ; Jiji)