La bonne solution, c’est celle qui est juste
« Pour Annette, la question ne se résume pas à un choix entre les États-Unis et le Japon, ou entre le père et la mère comme coupable désigné », dit Han Kyôko, une professeure de japonais qui travaille comme interprète au cabinet juridique d’Annette. « Elle est en colère contre les pères qui n’assument pas leurs responsabilités, et dans le même temps elle dit aux mères qu’elles doivent mieux prendre soin d’elles-mêmes et être animées à la fois par un sens de la responsabilité et de la dignité. » Annette refuse de prendre les affaires dans lesquelles la mère qui a la garde de l’enfant et demande une pension refuse sans justification de laisser le père exercer ses droits de visite. Elle s’est dépensée sans compter pour expliquer les procédures adéquates, tant à des personnes concernées appartenant aux forces armées des États-Unis qu’à des groupes locaux hostiles à la présence militaire de ces dernières à Okinawa. La bonne solution, c’est celle qui est juste : faire ce qui sert au mieux les intérêts des enfants. Annette, en s’en tenant à ces certitudes inébranlables, a eu gain de cause dans près de 800 cas de défaut de paiement de pension.
Au nombre des mères qui ont bénéficié de l’assistance d’Annette figure aussi Fukami Tomoe, employée à la base d’Okinawa.
Elle a rencontré un membre des forces navales des États-Unis, l’a épousé et a donné naissance à leur fille à l’âge de 27 ans. Mais son mari est parti rejoindre un nouveau poste avant la naissance de leur enfant. Même quand ils étaient encore mariés, il omettait d’envoyer régulièrement de l’argent. Ils ont finalement divorcé, du fait qu’ils vivaient séparés et en raison de l’impact que les différences entre leurs modes de vie exerçait sur leurs relations. Elle a tenté de se faire allouer une pension en téléphonant à des organismes publics aux États-Unis, qui la faisaient tourner en rond en lui disant à chaque fois que de telles demandes ne relevaient pas de leurs compétences.
« Divorcer demande beaucoup plus d’énegie que se marier », dit Fukami. « Je pensais que la colère et la frustration allaient me faire exploser, sans parler de l’angoisse à la perspective d’élever un enfant. »
Dans le même temps, toutefois, élever sa fille était le seul projet qui lui donnait envie de continuer de vivre. Elle voulait qu’elle soit « fière de son double héritage » et l’envoya donc dans une école internationale. Elle travaillait sans répit pour pouvoir payer les frais de scolarité et leurs dépenses courantes. Annette a décidé de représenter Fukami dans sa tentative en vue d’obtenir une pension. « Je n’arrivais pas à croire que quelqu’un allait m’aider gratuitement », dit Fukami. « Elle ressemble à un ange. »
« Payer d’avance » en misant sur une carrière juridique
Avec l’assistance d’Annette, elle a réussi à obtenir une décision du gouvernement de l’état enjoignant l’ancien époux à payer une pension d’un montant équivalent à entre 300 et 380 dollars par mois jusqu’à ce que sa fille atteigne l’âge adulte. « Cet argent est important pour mon enfant », dit Fukami. « J’ai tout mis de côté pour payer le coût de ses études universitaires. » Sa fille a étudié le droit pénal à l’Université de Hawaï et souhaite faire son entrée dans la profession juridique, comme Annette Eddie-Callagain.
Annette ne s’est pas contentée d’aider des femmes. Il y a environ dix ans, un Japonais âgé d’une cinquantaine d’années a rapatrié ses enfants au Japon après avoir gagné devant un tribunal américain un procès contre sa femme qui avait quitté Okinawa et s’était sauvée aux États-Unis avec les enfants. Pendant plusieurs mois, Annette a aidé cet homme pour toutes sortes de démarches, depuis la préparation de ses déclaraions jusqu’à sa représentation devant le tribunal. Après le rapatriement de ses enfants, elle s’est même occupée d’eux alors qu’elle pensait qu’elle risquait de traverser un moment difficile en raison de son double travail et des responsabilités liées à la prise en charge des enfants. « Sans elle », a dit l’homme, « nous n’aurions jamais été en mesure de reconstituer notre famille. Nous lui devons tout. »
« L’idée de renoncer ne m’a jamais effleurée »
Annette est originaire du Sud des États-Unis, où la discrimination constitue un problème persistant. Elle a grandi chez une mère célibataire, dont elle était le troisième enfant sur un total de dix frères et sœurs. Sa mère, qui travaillait comme domestique pour une famille blanche, n’avait pas les moyens de recourir aux services d’une baby-sitter, si bien que, pendant les longs congés scolaires, elle emmenait les enfants dans la galerie publique d’un tribunal local, où ils étaient sûrs de disposer d’un environnement calme et sans danger. « Les procureurs et les avocats étaient tous blancs », se souvient-elle, « alors que la majorité des accusés étaient noirs. Je me suis juste dit que c’était dans l’ordre des choses. »
Elle a travaillé dur lorsqu’elle était à l’université, poursuivant ses études tout en travaillant à temps partiel sur le campus, puis elle est devenue professeure dans l’enseignement secondaire. Un jour, elle a été invitée à une fête organisée à l’occasion de la remise du diplôme d’une amie d’un collègue qui venait d’achever ses études de droit. « Quand je suis arrivée à la fête, j’ai vu que la diplômée de la faculté de droit était une femme noire comme moi », dit Annette. « C’est alors que j’ai réalisé pour la première fois qu’une personne noire pouvait devenir avocat, et cette réalisation a tout changé pour moi. » Elle a abandonné son travail d’enseignante, est entrée à la faculté de droit avec une bourse et a obtenu son diplôme avec d’excellentes notes. À l’époque de ses études pour entrer au barreau, elle était elle-même une mère célibataire qui se battait pour trouver un équilibre entre d’une part ses études et de l’autre son travail et ses responsabilités envers son enfant. « Je ne pouvais pas laisser mon fils se retrouver sans domicile. L’idée de renoncer ne m’a jamais effleurée. »
Depuis 28 ans, Annette Eddie-Callagain se consacre à l’assistance aux parents d’Okinawa en quête d’un soutien pour élever leurs enfants. Elle est toujours submergée de demandes de renseignements, pour la simple raison qu’il n’existe pas encore de service de consultation employant des personnes qualifiées et bien informées sur les aspects pertinents du dispositif juridique. « Les rencontres entre les gens ont été incroyablement facilitées par la prolifération des applications de rencontre », dit Han, la secrétaire d’Annette. « D’où une augmentation du nombre des demandes de renseignements provenant de femmes enceintes qui ne connaissent que le surnom du père sur l’application de rencontre… On voit donc que le genre de services qu’offre Annette reste d’une grande utilité. »
Annette Eddie-Callagain est entre-temps revenue aux États-Unis, mais elle va continuer d’offrir ses services juridiques aux gens d’Okinawa à travers le site internet qu’elle est en train de créer.
(Photo de titre : Annette Eddie-Callagain photographiée par son fils, Glynn, à proximité de sa maison de New Iberia, Louisiane. Avec l’aimable autorisation de Annette Eddie-Callagain)


