Qui paie pour de l’information à l’ère du numérique ?
« Les tirages des hebdomadaires seront de moins en moins importants » explique un ancien rédacteur en chef de shûkanshi. La plupart des sites d’information en ligne ne font que relayer des informations déjà publiées, citer ou commenter des articles de journaux ou de magazines. Les magazines qui publient des articles trop sensibles pour les journaux ont une certaine importance. Mais avec la montée en puissance des sites d’information en ligne, il est difficile d’amener les médias à prendre le relais.
La toile regorge d’informations, de différentes qualités, mais celles-ci sont mélangées à des histoires sans intérêts ou spéculatives, écrites sans que leur auteur n’ait pris la peine de vérifier ses sources. Dans le cas de shûkanshi sérieux, un article doit s’appuyer sur des faits. Les opinions sur certaines publications ou certains journalistes peuvent varier bien sûr, mais l’arrêt du tirage d’un magazine représente toujours une perte considérable d’informations.
Toujours selon ce rédacteur en chef, « Il s’agit avant tout de savoir qui supportera le coût du droit de savoir. Grâce à Internet, pour de nombreuses personnes, l’information est maintenant gratuite. Or, dans les faits, c’est loin d’être le cas ; les journaux et les magazines qui rapportent les nouvelles dépensent des sommes considérables pour couvrir un sujet. S’ils mettaient les uns après les autres la clef sous la porte et que la couverture de l’actualité s’en trouvait davantage encore fragilisée, notre accès à des informations importantes pourrait lui aussi se réduire tel une peau de chagrin. Et cela se ferait au détriment du grand public ».
Croire que l’information est gratuite en affaiblit la structure, nous précipitant malgré nous vers un désert informationnel. Ce serait également un coup dur pour le droit de savoir, fondement d’une société démocratique.
Un ancien hebdomadaire dans la tourmente
Récemment, les ventes du Shûkan Asahi sont tombées en dessous de 50 000 exemplaires par semaine. Son éditeur a annoncé la suspension du magazine. Plus que sa suspension, il signait là son clap de fin.
Les changements structurels auxquels sont confrontés sont les mêmes pour tous les shûkanshi. Cependant, le Shûkan Asahi avait d’autres écueils encore à surmonter. Selon de nombreuses personnes concernées, ces problèmes remontent aux informations discriminatoires qu’il avaient publiées en octobre 2012, concernant les membres de la famille de Hashimoto Tôru, plus précisément ses ancêtres. Il était alors maire d’Osaka. Une telle méconnaissance des droits de l’homme n’a pas été appréciée et a mené à la rétrogradation du rédacteur en chef et à la démission du président d’Asahi Shimbun Publications.
Une source affirme que « le département éditorial, qui était autrefois indépendant et prenait des positions bien tranchées, se devait par la suite de faire profil bas, si bien qu’il en est devenu insipide. Son incapacité à avoir des attitudes qu’on attendrait d’un shûkanshi lui a été fatal ».
Des négociations auraient également été en cours sous le manteau pour libérer l’hebdomadaire de sa propriété à 100 %, et lui trouver un autre investisseur.
« À plus long terme, explique un responsable de la maison d’édition, en fait, ce qu’ils voulaient, c’était supprimer l’influence du quotidien Asahi. Le magazine était considéré comme dépendant du journal, lequel intervenait fréquemment dans ses articles. Leur souhait le plus cher était de se libérer de ce joug. S’ils y étaient parvenus, ils auraient pu créer un magazine plus agressif, à l’image d’un shûkanshi publié par une maison d’édition ».
Cependant, rien de tout cela ne devait arriver. La saga Hashimoto viendra déjouer les plans du magazine, qui ne réussira jamais à se défaire totalement de l’emprise exercée par le journal. Quel genre de magazine serait-il devenu s’il avait obtenu son indépendance ?
(Reportage et texte de Fujisaki Ryôgo. Photo de titre : Kyōdō)
