Des critiques contre Starto venues d’autres agences

Les liens étroits entre la NHK et Johnny & Associates remontent à la fin des années 2000. À partir de 2009, le nombre d’artistes de l’agence invités au Kôhaku Uta Gassen a commencé à augmenter, atteignant un pic de sept groupes en 2015. Le documentaire de la NHK laissait entendre que cette proximité était uniquement due à Wakaizumi, ce qui relève d’une simplification excessive. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’aucun employé actif de la NHK n’a été interviewé dans le cadre de cette enquête, un point qui a fait tiquer même en interne.

À la suite de la diffusion du documentaire et de l’échec des négociations sur le nombre de groupes invités, Starto a retiré sa participation au Kôhaku. D’autres agences du milieu du divertissement ont alors vivement critiqué son attitude.

« Ils refusent de participer s’ils n’obtiennent pas exactement ce qu’ils veulent. Ce n’est pas différent des pratiques de Johnny & Associates », a déclaré un cadre d’une agence concurrente lors d’un entretien.

Johnny & Associates était connu pour imposer sa volonté aux chaînes de télévision en interdisant à ses talents phares d’apparaître dans des émissions accueillant des artistes masculins issus d’autres agences. Cette stratégie semble donc toujours bien en place.

Le silence persistant des grandes chaînes privées

Les chaînes de télévision, souvent accusées de leur silence complice, ont-elles changé de posture depuis l’éclatement du scandale des abus sexuels ?

Après les excuses publiques de Johnny & Associates en septembre 2023, la NHK et TV Tokyo ont suspendu le recrutement de nouveaux artistes de l’agence, tandis que Nippon TV a cessé de les employer dans ses émissions régulières. Mais il n’en demeure pas moins qu’aucun de ces médias n’a pris d’initiative avant la publication du reportage de la BBC, ce qui soulève des questions sur leur responsabilité journalistique.

Dans le milieu de la télévision, les rumeurs sur les agissements de Johnny Kitagawa circulaient pourtant depuis bien longtemps. Il y a une vingtaine d’années, un ancien cadre de TV Asahi (aujourd’hui décédé) m’avait confié : « Johnny, c’est un problème… » Les professionnels du secteur ont cependant consciemment choisi de détourner le regard.

Depuis l’automne 2023, TV Asahi, TBS et Fuji Television ont poursuivi leur collaboration avec l’agence, justifiant leur choix par l’argument selon lequel « ce n’est pas la faute des artistes ». Mais cette position ressemble davantage à un prétexte pour continuer à fermer les yeux, et leur explication sonne faux.

TV Asahi prévoit d’ouvrir un théâtre de 1 500 places dans le quartier d’Ariake à Tokyo en 2026. Bien avant que le scandale Johnny Kitagawa n’éclate, le secteur du divertissement s’attendait à ce que cet établissement soit principalement occupé par les talents issus de l’ex-Johnny & Associates, et un théâtre ne peut être rentable sans tête d’affiche solide. Il a ainsi été avancé que la raison pour laquelle TV Asahi n’a jamais suspendu ses recrutements auprès de Johnny & Associates et Starto tient à ce projet.

Fuji Television, qui a également maintenu ses collaborations avec l’agence, a pris une décision pour le moins inhabituelle : détacher l’une de ses productrices auprès de l’agence, tout en la conservant comme employée du groupe. Un cas sans précédent qui illustre à quel point les deux entités sont liées.

De son côté, TBS n’a jamais interrompu ses recrutements auprès de Johnny & Associates, et Nippon TV a repris ses embauches dès avril 2024.

Les chaînes ont-elles déjà repris leurs vieilles habitudes ?

La seule chaîne privée à avoir maintenu la suspension pendant plus d’un an est TV Tokyo, qui ne l’a levée que le 3 octobre. Cette décision aurait été influencée par sa maison mère, le groupe Nikkei, un acteur majeur du monde des affaires, connu pour sa prudence. Dans le secteur économique, l’Association japonaise des dirigeants d’entreprise (Keizai Dôyûkai), présidée par Niinami Takeshi (PDG de Suntory Holdings), a adopté une position particulièrement stricte sur le scandale.

Mais même TV Tokyo semble céder à la tentation de ménager Starto. Après la diffusion du documentaire de la NHK, un responsable des relations publiques de la chaîne aurait contacté un ancien employé ayant témoigné dans l’émission, lui demandant d’éviter d’utiliser le titre d’« ancien employé de TV Tokyo » et de ne pas évoquer son passé au sein du réseau.

Cet ancien employé, Tabuchi Toshihiko, est aujourd’hui professeur à l’université J. F. Oberlin de Tokyo. Dans son blog et dans un article publié sur le média President Online, il explique que l’exécutif de TV Tokyo l’a prié de ne pas parler en tant qu’ex-employé de la chaîne sous prétexte que de nombreuses réactions au documentaire avaient déstabilisé les équipes de production.

Or, les propos de Tabuchi dans le reportage portaient uniquement sur la personnalité de Johnny Kitagawa et le fonctionnement de Johnny & Associates, des sujets d’intérêt public incontestable.

« Il est très difficile pour les professionnels de la télévision de s’exprimer sur les agences de talents. C’est une mentalité ancrée depuis des années dans l’industrie », m’a-t-il confié lors d’un entretien.

Journaliste en parallèle de son activité universitaire, Tabuchi a donc pris le risque de témoigner en toute connaissance de cause. Si des voix comme la sienne venaient à être muselées, les liens troubles entre le monde du divertissement et celui de la télévision pourraient bien rester dans l’ombre.

La NHK mérite-t-elle d’être saluée pour avoir diffusé ce documentaire sur les abus sexuels en octobre 2024 ? Pas nécessairement. En tant que chaîne publique, elle a une responsabilité particulière. Son département d’information, qui produit les reportages et les documentaires, et son département de divertissement, qui gère les émissions de variété, sont structurellement distincts. Ce reportage a permis de mettre en lumière des zones d’ombre de l’industrie du divertissement, mais la NHK avait décidé dès avril 2024 de le diffuser en septembre (il a finalement été repoussé d’un mois). Tout porte à croire que la chaîne comptait s’en servir pour redorer son image avant de reprendre sa collaboration avec Starto, notamment en vue du Kôhaku Uta Gassen, dont les audiences sont scrutées de près.

Mettre en avant les talents de Starto permet donc encore d’assurer de bons scores d’audience. Mais si les chaînes de télévision restent obsédées par leur audimat et renouent avec l’ex-Johnny & Associates sans une remise en question sincère, le problème fondamental ne pourra jamais être résolu. Il ne serait alors qu’une question de temps avant qu’une nouvelle crise majeure n’éclate dans l’industrie du divertissement et des médias japonais.

(Photo de titre : le siège de l’ex-Johnny & Associates au moment du décès de Johnny Kitagawa, à Tokyo. Photo de juillet 2019. © AFP/Jiji)