Un passage du temps mystérieux, par-delà l’humain
C’est avec le recueil ILLUMINANCE, publié en 2011, que l’expression de Kawauchi Rinko se déploie dans toute sa plénitude. Beaucoup des clichés rassemblés dans ce livre représentent des scènes du quotidien. Mais le contrepoint entre la lumière et les ténèbres, entre la vie et la mort, s’y fait plus large et certaines photographies nous entraînent dans une dimension supérieure de l’univers, comme les clichés de l’éclipse solaire qui ouvrent et ferment le recueil. Devant de telles photos, le mot « éternité » vient forcément à l’esprit, bien qu’on ait sous les yeux un instant capturé. En une dizaine d’années depuis ses débuts, Kawauchi Rinko a promené son regard sur toutes les choses de l’univers et a su affûter son regard pour en saisir l’essence profonde.
Sa réputation gagne encore à l’étranger et, en 2009, elle reçoit le Prix initiative du Centre international de photographie (ICP) new-yorkais.
Kawauchi Rinko continue à progresser. La série AMETSUCHI, présentée pour la première fois lors d’une exposition qui lui est consacrée au Musée de la photographie de Tokyo en 2012, est photographiée avec un gros appareil et les clichés de 4 x 5 pouces (environ 10 x 12 cm) sont plus grands que les précédents, de 6 x 6 cm. Le débroussaillement par le feu sur le mont Aso, le Mur des lamentations de Jérusalem, la danse sacrée nocturne au sanctuaire Shiromi de Miyazaki, la trace du laser rouge qui indique l’emplacement des étoiles au planétarium… ces sujets sans rapport apparent les uns avec les autres, ces clichés qui figent les actions des hommes comme reliées par un fil invisible, sont emplis d’une volonté de « réfléchir aux origines et aux cérémonies des civilisations et des cultures » à travers « ce qui relie le ciel à la terre ». On y ressent le passage d’un temps mystérieux, par-delà l’humain.
Un regard sur la vie dans la mort et la mort dans la vie
Le chemin de Kawauchi Rinko ne s’arrête pas là. En 2016, à l’occasion de son exposition « La rivière m’a acceptée » au Musée d’art contemporain de Kumamoto, elle donne vie à un projet dans lequel « diverses personnes livrent les paysages de Kumamoto dans leur souvenir », qu’elle va ensuite photographier. Il s’agit de mêler les souvenirs d’autrui et son propre regard, une tentative ambitieuse.
Le recueil HALO, publié en 2017, présente des photos de formations d’oiseaux migrateurs, d’une fête chinoise de la province du Hebei où l’on répand du métal fondu, des cérémonies dans la région d’Izumo pour Kamiari-zuki, le mois où les divinités, dit-on, se rassemblent sur place. Le regard plongeant sur l’activité des humains au niveau de l’univers adopté pour AMETSUCHI est ici aussi mis en lumière.
Dans le recueil AS IT IS publié en 2020, elle revient aux sources, pourrait-on dire, avec des clichés qui rappellent l’époque de UTATANE et son regard sur le quotidien. Sa fille née en 2016 en étant le principal sujet, cette proximité est en quelque sorte inévitable. Ce qui était « à moitié soi, à moitié autre » prend peu à peu forme humaine, se redresse, marche, découvre le monde et se fait accepter par lui – documenter ce processus en photos est une activité parfaitement banale. Mais les clichés de Kawauchi Rinko paraissent dotés d’une magie particulière. Sans doute parce qu’ils ne s’attachent pas seulement à l’aspect lumineux de la force vitale d’un enfant, mais révèlent aussi le vecteur vers ce qui est en train de mourir dans son entourage.
Elle saisit dans le quotidien des fragments d’éternité, la vie dans la mort et la mort dans la vie, l’entremêlement du passé, du présent et du futur, le tout tissé dans un espace-temps mystérieux. Dans son univers photographique, Kawauchi Rinko aborde aujourd’hui la maturité.
(Photo de bannière : sans titre, série AS IT IS, 2020)






