Peintre aux nombreux chefs-d’œuvre, Utagawa Hiroshige était surtout connu pour son art du paysage, un genre alors nouveau dans l’ukiyo-e.
Un samouraï armé d’un pinceau ?
Pendant l’époque d’Edo (1603-1868), les artistes d’ukiyo-e représentaient principalement des scènes de la vie quotidienne, les acteurs de kabuki ou les belles (bijin) du moment. Ces fils d’artisan (shokunin) venaient des classes urbaines et populaires, ils créaient des estampes sur bois et des ouvrages destinés au grand public. Utagawa Hiroshige (1797-1858), lui, n’est pas un citadin, il est fils de petit samouraï (gokenin), son père était au service du shogunat, il travaillait dans une caserne près de la porte Babasaki du château d’Edo.
En raison de leur maigre solde, les samouraïs gokenin étaient tacitement autorisés à exercer des activités parallèles. Hiroshige qui répondait alors au nom d’Andô Jûemon, s’intéressait vivement à la peinture, mais il préférait l’ukiyo-e, ses Belles, ses acteurs et même les estampes érotiques (shunga) à la prestigieuse école Kanô, prisée des officiels. Ce choix peu conventionnel pour un samouraï supposait qu’il se lance sur le marché de l’art en utilisant des techniques de roturiers. Sa vie bascule après le décès de ses parents, nous sommes en 1809, il a 12 ans, Hiroshige est désormais le chef de famille, il vit avec son grand-père et ses sœurs.
Les artistes les plus populaires du moment s’appellent alors Utagawa Toyokuni et Katsushika Hokusai. À sa grande déception, il ne réussit pas à se faire accepter comme disciple chez Toyokuni, il entre donc en apprentissage dans l’atelier d’Utagawa Toyohiro, un jeune peintre de l’école Utagawa. Le jeune Hiroshige s’acquitte de ses fonctions de à la caserne mais sur son temps libre il apprend à peindre. À 25 ans, il cède les rênes de la famille à son neveu.
Hiroshige aurait débuté dans l’ukiyo-e à la fin des années 1810, il avait alors une vingtaine d’années et s’intéressait aux sujets alors à la mode : les portraits de Belles et d’acteurs mais aussi les scènes de romans populaires. À cette époque, la seule chose qui comptait dans le monde des estampes et des livres illustrés était les chiffres de vente. Or le statut d’artiste était précaire et la concurrence féroce. Même au sein de la célèbre école Utagawa, il était difficile de connaître le succès avec ce type d’estampes. Pendant 10 ans, Hiroshige dessinera sans cesse, cherchant désespérément à développer son propre style.
Un redoutable rival
Hiroshige se serait lancé dans le genre du paysage au début des années 1830 : sa série intitulée « Sites célèbres de la capitale de l’Est » représentait les meilleurs endroits d’Edo et montrait les us et coutumes de la capitale.
Les estampes dites uki-e intégraient la pratique occidentale de la perspective et permettaient de mettre en valeur les distances et la profondeur de champ. Ce type d’œuvre a connu deux phases de popularité. Mais dans sa série des « Sites célèbres de la capitale de l’Est » (Tôto meisho), Hiroshige fait bien plus que d’utiliser la perspective, il innove en mettant à l’honneur des objets au premier plan et en baissant la ligne d’horizon afin d’agrandir les pans de ciel. Il était sans doute en cela très influencé par l’école Maruyama Shijô qui avait fleuri à Kyoto vers la fin des années 1820. Les paysages de cette série doivent également beaucoup à son « bleu Hiroshige », une teinte qu’il utilisait abondamment pour rendre le ciel, les rivières ou la mer. Cette série a malheureusement dû s’arrêter après dix estampes, car Hiroshige se découvre un redoutable rival.
En ce début de XIXe siècle, Hokusai (1760-1849) est déjà une légende de l’ukiyo-e. Il a plus de soixante-dix ans quand il fait paraître ses célèbres « Trente-six vues du mont Fuji » qui connaissent un vif succès et viennent détrôner les estampes de Hiroshige. Le maître représente la montagne la plus sacrée de l’Archipel sous une forme stylisée, l’originalité du trait amuse et séduit le public. Hiroshige est dépassé.
De nouveaux genres émergent
Les deux artistes contribuent à la naissance d’un genre nouveau pour l’époque : l’estampe représentant un site célèbre (meisho-e). Hokusai produit des séries de paysages sur différents thèmes : il peint des cascades, des ponts ou des bords de mer. En réaction Hiroshige mise sur le succès de ses « Cinquante-trois stations du Tôkaidô » qui représentent les paysages côtiers longeant la route du Tôkaidô qui court d’Edo à Kyoto. Un récit postérieur datant de Hiroshige III (du nom d’un de ses disciples), indique que Hiroshige aurait réellement parcouru cette route en 1832, mais les faits n’ont jamais été avérés. Les « Cinquante-trois stations du Tôkaidô » de Hiroshige paraissent chez Hôeidô à partir de 1833. Elles rencontrent un immense succès et valent à leur auteur alors trentenaire une large renommée.
À l’image de nos cartes postales actuelles, les paysages de Hiroshige sont clairs, accessibles et réalistes. Le peintre intègre des éléments météorologiques comme la pluie ou la neige pour souligner l’ambiance du lieu. À Edo, on aimait les compositions exagérées et excentriques de Hokusai et les estampes paisibles du Tôkaidô peintes par Hiroshige tranchaient, mais elles ont permis de faire évoluer les attentes du public. Le climat social instable dû au début de la grande famine de Tenpô a peut-être aussi contribué au succès des estampes douces et élégantes de ce nouveau venu sur la scène artistique. Pour répondre à la demande, Hiroshige produit une succession impressionnante de paysages, de routes et de sites célèbres d’Edo et de tout le Japon, sa persévérance lui permet de s’imposer sur le marché des estampes de paysages.
Si Hokusai et Hiroshige sont connus pour leur rivalité dans le genre des sites célèbres, mais ils étaient également en concurrence pour leurs estampes d’oiseaux et de fleurs (kachô-ga) jusqu’alors considérées comme un genre mineur. Les deux artistes avaient chacun leur patte et leur vision de la peinture.
Mais Hiroshige réussit finalement à s’imposer aussi dans ce genre. À Edo, les acheteurs prisent ses estampes expressives, souvent proposées dans un format vertical et étroit appelé tanzaku-ban car il s’apparente aux bandes de papier utilisées pour écrire des poèmes. S’il finit par l’emporter, ce n’est pas que Hokusai ne soit pas à la hauteur, c’est plutôt que Hiroshige est plus en phase avec son époque. L’art de l’ukiyo-e est alors à un tournant, les artistes délaissent les portraits de Belles et d’acteurs qui jusque-là emplissaient les échoppes pour se tourner vers les oiseaux et les fleurs.

Hiroshige et Hokusai ont peint chacun leurs « Cent vues du Mont Fuji » (Fujimi hyakuzu). Dans son « Manuel de croquis » (Ehon tebiki-gusa), quand Hiroshige parle de son style, il dit « dessiner d’après nature avec quelques touches artistiques ». Pour lui, les estampes de Hokusai avaient pour principal intérêt d’avoir « une composition astucieuse », quand les siennes étaient d’« authentiques études d’après nature », « peintes sur le vif ». Son réalisme et son authenticité étaient ses armes, C’était la clé du succès de ses paysages et de ses estampes de fleurs et d’oiseaux.
Avec ses nombreuses estampes sur Edo et les paysages du Tôkaidô créés pour divers éditeurs, Hiroshige a inscrit son nom au panthéon des artistes les plus populaires du Japon. Mais c’est surtout après la mort de Hokusai en 1849 que l’école Utagawa peut vraiment dominer le monde de l’ukiyo-e. Kunisada (le futur Toyokuni III) excellait dans les portraits de Belles et d’acteurs, Kuniyoshi, excelle dans les portraits de guerriers et Hiroshige restera le maître incontesté des sites célèbres. Grâce à sa popularité grandissante, Hiroshige reçoit d’ailleurs des commandes privées ; citons l’immense tenture qu’il réalise dans l’enceinte du temple pendant le festival de Dôsojin dans la province de Kai (dans l’actuelle Yamanashi) ou les nombreux rouleaux peints pour le clan des Tendô dans la province de Dewa (à Yamagata et Akita). Le seigneur du fief lui en avait fait commande pour rétribuer les riches paysans qui lui avaient procuré des fonds d’urgence. Ces prestigieuses commandes montrent combien Hiroshige était tenu en haute estime.
Réconforter après le séisme d’Edo
Jusqu’au soir de sa vie, Hiroshige continuera de renouveler son art du paysage : il délaissera le format horizontal qu’il avait largement utilisé pour s’essayer aux compositions verticales, il peindra d’habiles reconstitutions d’endroits où pourtant qu’il n’était jamais allé en s’inspirant d’autres artistes. Ses « Sites célèbres de quelques 60 provinces » sont un excellent exemple de son art et sa grande série des « Cent sites célèbres d’Edo » signera l’apothéose de sa carrière.

On peut imaginer que Hiroshige, alors grand maître du paysage, a pu se donner pour mission de représenter Edo sous son meilleur jour après le terrible tremblement de terre de 1855 : il voulait sûrement par son art redonner courage aux nombreux sinistrés de la capitale. Il peint alors dans ce format vertical si caractéristique de ses dernières estampes, le centre d’Edo mais aussi ces banlieues qu’il connaissait si bien. Nul doute qu’il a ainsi apporté un peu de réconfort aux habitants d’Edo. Grâce à l’indéfectible soutien des acheteurs et des mécènes, il réussit l’extraordinaire exploit de créer plus de 100 grandes estampes en seulement trois ans.

Hiroshige aurait contracté le choléra juste après avoir fini de peindre les 100 estampes prévues pour la série. Il décède en 1858.
Sentant sa fin approcher, il laisse à sa famille des instructions détaillées pour le remboursement de ses dettes. Sa situation financière n’était guère brillante, elle témoigne de la dureté de la vie d’artiste malgré la renommée. Sans doute ne percevait-il que de faibles honoraires, peut-être avait-il pris par ailleurs trop de disciples sous son aile. Son testament, son sabre court et d’autres souvenirs ont traversé les siècles, pour imaginer l’homme qu’il a pu être il nous reste le portrait peint par son ami Toyokuni III (utilisé en bannière de cet article) qui nous montre un homme digne et doux.
(Photo de titre : portrait d’Utagawa Hiroshige par Utagawa Toyokuni III. Avec l’aimable autorisation de ColBase)








