Ce haïku de Matsuo Bashô donne à entendre le brame du cerf.
びいと啼尻声かなし夜の鹿 芭蕉
Bii to naku / shirigoe kanashi / yoru no shika
Bii, il y a de la mélancolie
dans ce brame plaintif…
Un cerf dans la nuit(Poème écrit par Bashô en 1694), traduction par Chloé Viatte
Au sanctuaire Kasuga Taisha à Nara, on dit que les cerfs sont des messagers divins depuis Heian (794-1185). De nos jours, ils évoluent donc librement dans le parc de Nara pour le plus grand plaisir des touristes. Matsuo Bashô (1644-94) aimait à écrire des haïkus sur les cerfs quand il se rendait à Nara. Dans l’état de nos connaissances et il en aurait composé trois sur ce thème. Le haïku ci-dessus a été composé au soir de sa vie.
D’après le « Journal de voyage » (Oi nikki) écrit par Shikô, un disciple de Bashô, le maître aurait quitté sa ville natale d’Iga Ueno le 22 octobre 1694 pour se rendre à Osaka. Bashô aurait passé la nuit non loin du lac de Sarusawa, à Nara. La lune brillait dans un ciel sans nuage et on entendait les brame des cerfs, le poète partit se promener. De cette sortie nocturne naquit un haïku.
Le brame des cerfs est de longue date un thème prisé en littérature japonaise mais l’onomatopée bii pour rendre leur chant au moment du rut aurait été forgée par Bashô. On utilise habituellement le terme vernaculaire de shiri-goe (de shiri, fin ou extrémité et koe voix) pour rendre la fin d’un long cri, Bashô l’associe ici à une forme de tristesse (kanashi).
Il fait alors écho au célèbre poème de Sarumaru no Taifu figurant dans les anthologies Kokinshû (905) et Hyakunin isshu (XIIIe), Okuyama ni / momiji fumiwake / naku shika no / koe kiku toki zo / aki wa kanashiki (Au cœur des montagnes / foulant les feuilles d’érable / brame le cerf. / Entendre ce chant d’automne et de solitude / m’emplit de tristesse). Avec son onomatopée et le choix d’intégrer un terme vernaculaire, Bashô innove, précise et revisite le paysage sonore de la scène, donnant une tonalité tout à fait « haïku » au thème très littéraire du brame du cerf.
(Photo de titre : Pixta)
