Associé à deux anciens Premiers ministres, le café-galerie Tekigaisô, à Tokyo, a été le témoin des bouleversements qui ont marqué le Japon avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale.
L’autre résidence officielle du Premier ministre
Dans un quartier résidentiel tranquille au sud de la gare d’Ogikubo, un bâtiment centenaire se niche au milieu d’un jardin verdoyant. Il s’agit de l’ancienne résidence de Konoe Fumimaro, qui fut Premier ministre du Japon à trois reprises et que l’on surnommait parfois « l’autre résidence officielle du Premier ministre ».
L’aile est du bâtiment fut déplacée à Toshima pendant un temps, avant que le Tekigaisô ne soit finalement reconstruit et restauré sur son emplacement d’origine dans le cadre d’un projet mené pendant une dizaine d’années à Suginami. Le site a rouvert ses portes en 2024.
Puis, en 2025, un nouveau bâtiment indépendant, conçu par l’architecte Kuma Kengô, est venu compléter l’ensemble. Il abrite aujourd’hui le café-galerie Tekigaisô, où sont proposées des douceurs confectionnées par des pâtissiers de Suginami. Depuis les grandes fenêtres du café, on peut profiter d’une vue sur les bâtiments historiques préservés. C’est un endroit particulièrement agréable lorsque le temps est doux.
Avant de franchir le portail : quatre personnages clés
Avant de pénétrer dans la résidence, il faut connaître les quatre personnages qui ont façonné son histoire : Irisawa Tatsukichi, médecin en chef de la cour impériale auprès de l’empereur Taishô (1879-1926), Itô Chûta, architecte et beau-frère d’Irisawa, ainsi que Konoe Fumimaro et Yoshida Shigeru, deux Premiers ministres qui occupèrent successivement les lieux.
À l’origine, le Tekigaisô était la résidence secondaire d’Irisawa Tatsukichi. Sa conception fut confiée à son beau-frère, Itô Chûta, l’un des grands architectes japonais de son époque, à qui l’on doit notamment le temple Tsukiji Hongan-ji et le sanctuaire Heian-jingû.
Irisawa, fin connaisseur de la poésie chinoise, lui laissa toute liberté pour donner vie à ses idées. Achevée en 1927, la résidence mêlait harmonieusement éléments japonais et occidentaux.
En 1937, après l’accession de Konoe Fumimaro au poste de Premier ministre, la propriété passa des mains d’Irisawa à celles de Konoe. La résidence devint alors un lieu important de la vie politique japonaise. Son salon accueillit de nombreuses réunions informelles au cours desquelles furent discutées des questions qui allaient engager l’avenir du pays. Konoe mit fin à ses jours en décembre 1945 en absorbant du poison, dans ce même salon.
En 1947, Yoshida Shigeru loua une partie de la résidence à la famille Konoe et y vécut pendant environ un an. C’est là qu’il participa à la mise en place du gouvernement japonais de l’après-guerre. Les deux hommes avaient en commun un parcours politique singulier : Konoe et Yoshida avaient notamment été liés par un mouvement qui cherchait à parvenir à la paix en mettant rapidement fin à la guerre. Malgré leurs différences de position et de convictions, ils éprouvaient l’un pour l’autre un profond respect.
Des dragons dans le salon de réception
Le salon de réception, d’inspiration chinoise, attire immédiatement le regard avec sa table incrustée de nacre et ses motifs de dragons, visibles aussi bien au plafond que sur le carrelage.
Itô Chûta avait parcouru la Chine, l’Inde, la Turquie et d’autres pays à la recherche des racines de l’architecture japonaise. Il s’inspira de ce qu’il avait découvert au cours de ses voyages, tout en laissant libre cours à son imagination, pour créer une résidence à l’image des goûts d’Irisawa, passionné de culture chinoise.
La table et les chaises sont ornées d’incrustations réalisées à partir de nacre. Le mobilier d’origine ayant disparu, il a été reconstitué par Mitsukoshi Seisakusho à partir de photographies anciennes. Lorsque la lumière se reflète sur la nacre, elle révèle des reflets irisés qui témoignent de la finesse du travail artisanal. Les pieds de la table, eux, reposent sur des griffes de dragons. Ces créatures fantastiques et d’autres détails surprenants se dissimulent çà et là dans l’architecture imaginée par Itô. Il suffit de prendre le temps d’observer les papiers peints et les ornements pour découvrir peu à peu ces petits trésors.
Le salon qui scella le destin du Japon
De style occidental, le salon voisin fut le théâtre de nombreuses réunions politiques, au point d’accueillir parfois des réunions du cabinet. Le salon accueillit ainsi des discussions dont les conséquences allaient marquer durablement l’histoire du pays. En 1940, alors que la guerre sino-japonaise s’éternisait, Konoe réunit notamment Matsuoka Yôsuke et Tôjô Hideki dans cette pièce. Les discussions qui s’y déroulèrent contribuèrent à orienter la politique japonaise vers la signature du Pacte tripartite avec l’Allemagne et l’Italie.
Aujourd’hui, une tablette permet de faire apparaître, grâce à la réalité augmentée, des images qui recréent la conférence d’Ogikubo et donnent vie à cette page de l’histoire.
La restauration ne s’est pas limitée à l’architecture. À partir de photographies anciennes en noir et blanc, des analyses de couleurs ont permis de reconstituer les motifs et les teintes des tissus, notamment le revêtement des sièges et la nappe de table. Même les détails les plus infimes, comme les animaux naturalisés exposés dans la pièce ou les vêtements des poupées, ont fait l’objet d’un travail minutieux.
La salle à manger, un espace du quotidien
Attenante au salon, la salle à manger était un lieu où se côtoyaient la vie quotidienne et les grands moments de l’Histoire. C’est ici que la famille se retrouvait chaque jour autour de la table pour prendre ses repas, mais aussi ici que des personnalités qui ont marqué l’histoire du pays venaient prendre quelques rafraîchissements après leurs discussions.
Les fenêtres du couloir donnent sur la pelouse d’un vert éclatant. Leurs cadres en bois présentent de délicats motifs réalisés par des artisans, tandis que les vitres ont conservé les ondulations caractéristiques du verre ancien. En regardant à travers ces carreaux centenaires la pelouse où Konoe aimait jouer au golf, j’ai l’impression troublante de basculer dans une autre époque.
Le bureau où le temps semble s’être arrêté
Au-delà de la salle à manger, baignée par la lumière filtrant à travers les feuillages du jardin, se trouve une pièce de style japonais à l’atmosphère solennelle. Ici, le passé semble encore particulièrement présent. C’est dans ce bureau que Konoe choisit de mettre fin à ses jours en absorbant du poison, en décembre 1945. Depuis, les membres de sa famille qui lui ont survécu ont veillé à préserver la pièce comme un lieu sacré.
Dans le tokonoma est suspendu un rouleau calligraphié de la main de Konoe lui-même. On y lit Moto tachite, michi shôzu, que l’on pourrait traduire ainsi : « Une fois le point de départ décidé, le chemin se dessine de lui-même. »
Devant la porte du bureau, le silence semble suspendre le cours du temps. On a presque le sentiment que les années se sont arrêtées là, et que la pièce conserve encore la présence de l’homme qui y vécut ses derniers instants.
Une pause au café-galerie Tekigaisô, conçu par Kuma Kengô
Une fois la visite de la résidence terminée, la galerie offre une halte très agréable. Nichée sous les branches déployées d’un zelkova, elle a été conçue par Kuma Kengô pour fondre le bâtiment dans la nature environnante. Son architecture s’intègre parfaitement au paysage, créant une continuité presque imperceptible entre la résidence historique et le nouvel espace de la galerie.
Au café, on peut déguster le café de Roast House Brown Chip, mais aussi toute une sélection de douceurs venues de commerces avoisinants, choisies par l’équipe au fil de ses visites : les jumbo monaka de Miharadô, à Nishi-Ogikubo, le mizuyôkan de Kajin Yûto, les snowballs de Petit Grace et, selon les saisons, les marshmallows de Torajirushi Kashiya.
De mars à juin, le café propose également un sundae imaginé comme une collaboration entre plusieurs artisans locaux : sorbet de Gelateria Sincerita, biscuits de Patisserie en Famille et pâte de haricots azuki sucrée de la maison centenaire Toraya.
Quel plaisir de pouvoir déguster en un même lieu toutes ces douceurs, alors qu’il m’aurait fallu sillonner tout le quartier pour les dégoter ! Le tout installé dans un espace conçu par Kuma Kengô, figure majeure de l’architecture contemporaine.
De ma table près de la fenêtre, je contemple les jardins verdoyants et le bâtiment du Tekigaisô, œuvre d’un autre grand architecte, un siècle plus tôt. Pour ceux qui aiment s’attarder au calme dans un café, une visite matinale est tout particulièrement recommandée.
Une promenade autour des trois jardins d’Ogikubo
Le Tekigaisô, le parc Ôtaguro et le jardin Kadokawa forment les « trois jardins d’Ogikubo ». Ils se trouvent à moins de dix minutes à pied les uns des autres et constituent un agréable parcours à travers l’histoire et la culture du quartier.
Au parc Ôtaguro, on peut notamment découvrir un piano Steinway datant de 1900, autrefois utilisé par le critique musical Ôtaguro Motoo.
Le jardin Kadokawa abrite quant à lui une ancienne résidence de style sukiya, construite au début de l’ère moderne pour Kadokawa Gen’yoshi, fondateur des éditions Kadokawa Shoten.
Réunis au sein d’un même parcours, ces trois lieux révèlent les multiples facettes d’Ogikubo.
Le Tekigaisô n’a peut-être pas été la scène principale de l’Histoire, mais les époques ont laissé chacune leur empreinte. En se promenant sous les arbres et en franchissant ses portes, on découvre une histoire qui dépasse les mots des manuels scolaires : une pièce où les hommes les plus puissants du pays se réunissaient à huis clos, un bureau où l’un d’eux choisit de mettre fin à ses jours, et des objets façonnés par des artisans il y a près d’un siècle qui brillent encore aujourd’hui.
C’est sans doute là tout le charme du Tekigaisô : plus que de simples faits historiques, il nous fait toucher du doigt le passé, au cœur même des lieux où tout s’est joué.
Parc Tekigaisô
- Adresse : 2-43-36 Ogikubo, Suginami-ku, Tokyo
- Horaires : ouvert de 9 h à 17 h (dernière entrée à 16 h 30). Fermé le mercredi et pendant les fêtes du Nouvel An. La pelouse est également fermée pendant cette période.
- Tarif : 300 yens pour les adultes ; 150 yens pour les élèves du primaire et du collège ; gratuit pour les enfants d’âge préscolaire.
- Accès : environ 15 minutes à pied depuis la sortie sud de la gare d’Ogikubo (ligne JR et ligne de métro Marunouchi).
- Site officiel : https://ogikubo3gardens.jp/tekigaiso/ (en japonais)
Café-galerie Tekigaisô
- Adresse : Tekigaisô Gallery Hall, rez-de-chaussée (côté est). 2-42-12 Ogikubo, Suginami-ku, Tokyo
- Horaires : ouvert de 10 h à 16 h. Fermé le mercredi et pendant les fêtes du Nouvel An.
- Accès : même accès que le parc Tekigaisô.
- Site officiel : https://ogikubo3gardens.jp/tekigaiso/tenjitou/






