Hatakeyama Shigetada (1164-1205) était un homme droit et sincère. Dans les manuels d’éducation morale (shûshinsho) japonais d’avant-guerre, il était décrit comme l’« idéal du guerrier de Bandô ». Il s’agit bien entendu d’une légende dorée, mais les progrès de la recherche historique du XXIe siècle n’ont pas entamé son aura d’homme droit et loyal, doué tant pour les lettres que pour les arts martiaux.
Les Hatakeyama descendent par les Taira de l’empereur Kammu
En 1205, Hatakeyama Shigetada connaît une mort tragique. Tué par Hôjô Tokimasa, régent (shikken) du shogunat de Kamakura, il fait partie des « perdants » de l’histoire.
Pour autant, aucun livre d’histoire consacré au bakufu (shogunat) de Kamakura paru ces dernières années, n’a, à notre connaissance, présenté Shigetada sous un mauvais jour. Au contraire, de nombreux historiens dressent de lui un portrait flatteur et on ne saurait les accuser d’être de parti pris et de s’apitoyer à tort.
Dans son ouvrage intitulé « Hatakeyama Shigetada, un samouraï médiéval », l’historien Shimizu Ryô de la Faculté d’éducation de l’Université de Saitama écrit :
« Je ne nie pas que Shigetada ait été un homme intègre. (…) Tant par le rang de sa famille que par l’étendue de son influence, c’était un seigneur du Nord-Est (Tôhoku) de premier plan. »
Ni cupidité, ni malhonnêteté chez cet homme intègre. S’il a réussi à tenir cette ligne jusqu’à sa mort, c’est qu’il était d’une lignée prestigieuse et disposait d’un fort bras armé.
Qui étaient les Hatakeyama ?
Les Hatakeyama descendent de Taira no Yoshifumi, le fondateur de la lignée des Taira de Bandô. Le père de Yoshifumi s’appelait Takamochi, c’était l’arrière-petit-fils de l’empereur Kammu (737-806), il avait reçu le nom de Taira et faisait partie du premier cercle des sujets de l’empereur. Quand il se rend au Kantô, la région est encore inexplorée. Il s’y installe et y assoit sa base. Les Hatakeyama appartiennent donc à l’illustre clan de Bandô, qui descend lui-même de Kammu par la lignée Taira.
Le petit-fils de Yoshifumi s’appelle Taira no Masatsune, il forme une puissante troupe de guerriers nommée « la faction de Chichibu », installée à Chichibu dans la province de Musashi (dans l’actuelle préfecture de Saitama).
La faction de Chichibu se ramifie ensuite en plusieurs branches, donnant notamment les clans de Chichibu, de Kawagoe, d’Oyamada, d’Edo et d’Inage et donc celui des Hatakeyama. Du temps de Shigeyoshi (le père de Shigetada), les Hatakeyama sont suffisamment puissants pour pouvoir prendre la tête de la faction de Chichibu. Shigeyoshi est alors sans conteste l’homme fort de la province de Musashi.
Et pourtant, comme Shimizu Ryô l’indique dans son ouvrage, si les Hatakeyama sont l’un des « plus éminents » vassaux (gokenin) du shogunat fondé par Minamoto no Yoritomo, ils ne sont pas au sommet de la pyramide. Le problème est que Hatakeyama Shigeyoshi ne s’est pas rangé du côté de Yoritomo quand il s’est levé contre les Taira en 1180 et Shigetada, qui se trouvait alors dans la province de Musashi, a suivi son père et renoncé à rejoindre les rangs de Yoritomo. Sur le champ de bataille, il va même tuer Miura Yoshiaki qui était une figure majeure du clan Miura allié à Yoritomo. Le ralliement tardif de Shigetada aux Minamoto et le pardon de Yoritomo ne suffiront pas à effacer la rancœur des Miura à l’encontre des Hatakeyama.
Plus tard, Shigetada se distingue au combat lors des troubles de Jishô et Juei (1180-85, également appelés « guerre de Genpei »), mais aussi pendant la campagne contre les Fujiwara d’Ôshû en 1189. Il prend des galons. « Yoritomo le tient en haute estime, mais une certaine distance sépare pourtant les deux hommes » (comme le remarque Sudo Takashi dans « Hatakeyama Shigetada, un samouraï médiéval »). Il fait partie du premier cercle mais au bakufu de Kamakura il n’a pas le rang de « grand conseiller » (shukurô), sûrement à cause de son engagement initial contre Yoritomo.
Les Hôjô, alors vassaux du bakufu de Kamakura se rapprochent des Hatakeyama. Hôjô Tokimasa marie sa fille à Shigetada et les deux clans renforcent leurs liens. Mais Shigetada est dans une situation délicate.
Shigetada vu par les chroniques
Dans des chroniques telles que Azuma kagami, qui retracent les années du shogunat de Kamakura de 1180 à 1266, Shigetada est décrit comme un homme intègre et imposant.
(1) Azuma kagami
4 octobre 1180 : Shigetada explique à Yoritomo pourquoi il s’est engagé du côté de ses adversaires et obtient son pardon. Il n’a que 17 ans. Yoritomo demande à Shigetada, jeune et de belle prestance, d’être à l’avant-garde de sa troupe à l’entrée dans Kamakura.
(2) Version Engyô du « Dit des Heike » (Engyô-bon Heike monogatari)
Janvier 1184 : À la bataille contre Minamoto Yoshinaka, Shigetada est le premier à lancer sa monture dans les eaux boueuses de la rivière Uji ; quand son cheval est tué sous lui par une flèche ennemie, il parvient à gagner la rive à la nage en gardant son armure.
(3) Azuma kagami
21 novembre 1187 : Sur les allégations calomnieuses de Kajiwara Kagetoki, Yoritomo soupçonne Shigetada de sédition. À Kajiwara venu lui ordonner de prêter un serment de fidélité s’il souhaite obtenir le pardon, Shigetada réplique : « On ne demande qu’à un fourbe de prêter serment. Faites savoir à Yoritomo que je n’ai aucune arrière-pensée. »
Shigetada était un homme fier qui n’hésitait pas à dire ce qu’il avait sur le cœur quel que soit son interlocuteur. Yoritomo accorda une audience à Shigetada sans lui tenir rigueur de sa bravade et il fut lavé de tout soupçon.

(4) Azuma kagami
9 août 1189 : Pendant la campagne contre les Fujiwara d’Ôshû, Yoritomo demande à Shigetada de diriger son avant-garde. Sept cavaliers, dont Miura Yoshimura et Kudô Yukimitsu, tentent de le devancer. Quand il s’en rend compte, Shigetada ne leur en tient pas rigueur : « Je reste missionné pour diriger l’avant-garde. Leur faire obstacle ne serait pas dans l’esprit de l’art de la guerre. »
(5) Gukanshô, tome VI
Shigetada vu par Jien (1155-1225), un moine de l’école Tendai.
« Shigetada était un guerrier comblé, un primus inter pares. »
Bien sûr, il est impossible de savoir ce qu’il en était vraiment et les faits ont pu être déformés, mais il faut admettre que les Hôjô qui ont rédigé Azuma kagami ont consigné ses exploits car elle reconnaissait en Shigetada l’âme d’un grand guerrier. Aux yeux de ses contemporains, Shigetada semble avoir été un homme remarquable et remarqué tant par sa personnalité que pour ses hauts faits militaires.
Hatakeyama Shigetada et Hôjô Yoshitoki n’avaient qu’un an d’écart et les deux hommes étaient sans doute très proches. Dans leur tendre jeunesse, ils devaient être en bons termes. Mais la relation entre les deux clans a commencé à se détériorer. Hôjô Tokimasa brûlait de s’emparer de la province de Musashi.
Le 27 octobre 1203, Hôjô Tokimasa pousse Minamoto no Sanetomo (alors 3e shôgun de Kamakura), à déclarer que « les hommes de la province de Musashi ne nourrissent aucun sentiments ambivalents pour Enshû » (c’est-à-dire à l’égard de Tokimasa, qui occupait à cette époque le poste de gouverneur d’Enshû). Or cela revenait à demander à ses puissants vassaux de Musashi de se placer sous le commandement de Tokimasa.
Pour Shigetada, l’affront est inacceptable. Les tensions entre les Hôjô et les Hatakeyama s’accroissent et Tokimasa, qui pense que Shigetada est sur son chemin, cherche à le piéger en l’attaquant par surprise.
La pire embuscade de l’histoire de Kamakura
En 1204, une nouvelle arrive à Kyoto « Hôjô Tokimasa a été vaincu par Shôno Jirô (Shigetada), il se cache dans les montagnes et Ôe no Hiromoto a été tué. » (extrait du Meigetsuki, pour le 28 janvier 1204). Il s’agit bien sûr d’une fausse rumeur, mais cela montre bien combien la dégradation des relations entre Tokimasa et Shigetada préoccupait déjà les foules à Kyoto. Les deux hommes se retrouvent au pied du mur.
Après une brève période de réconciliation, Inage Shigenari convie Shigetada et son fils aîné, Shigeyasu, à Kamakura en juin 1205. Shigeyasu quitte Musashi le premier et arrive à Kamakura le 20 juin. Shigetada se met en route le 19, accompagné de seulement 134 cavaliers.

Le 22 juin 1205, Shigeyasu est tué par Miura Yoshimura à Yuigahama près de Kamakura. Shigetada et ses hommes sont poursuivis par une grande force armée menée par Hôjô Yoshitoki, Hôjô Tokifusa et Wada Yoshimori.
Inage Shigenari est un cousin de Shigetada mais son épouse (déjà décédée au moment de l’affrontement) était la fille de Hôjô Tokimasa : il a des liens avec les deux clans, mais il choisit de se ranger aux côtés des Hôjô et tend une embuscade à Shigetada et Shigeyasu.
Noguchi Minoru est professeur émérite à l’Université des femmes de Kyoto. Dans son ouvrage intitulé « Hôjô Tokimasa », l’historien souligne que Shigenari ambitionnait sans doute de ravir à Shigetada le poste de « kengyô du bureau administratif de Musashi » (qui était la plus haute fonction administrative de la province). Dans ce même ouvrage, Noguchi suggère par ailleurs que Miura Yoshimura éprouvait sans doute une rancune tenace pour les Hatakeyama, qui jadis avaient tué son grand-père.
Shigetada apprend la mort de son fils et comprend l’ampleur des forces déployées contre lui, mais il ne recule pas.
Quand il aperçoit Adachi Kagemori (un proche de Yoritomo et fils aîné de Morinaga) à la tête des troupes adverses, il déclare : « C’est un vieil ami. Jadis nous allions souvent chasser à l’arc et participions ensemble aux jeux équestres. Aucun samouraï qui le verrait mener l’assaut ne saurait rester indifférent. » et l’affronte vaillamment.
Tout montre que Shigetada avait en effet tout pour être un « samouraï idéal ».
Bibliographie
- « Hatakeyama Shigetada, un samouraï médiéval » de Shimizu Ryô, chez Yoshikawa Kôbunkan
- « Hôjô Tokimasa » de Noguchi Minoru, chez Minerva Shobô
- « Documentation : les grandes figures de Kamakura » de Sakai Kôichi, chez NHK Shuppan Shinsho
- « Histoire des conflits pendant le bakufu de Kamakura » de Hosokawa Shigeo, chez Kôbunsha Shinsho
(Photo de titre tirée des « Guerriers de Yoshitoshi, Hatakeyama shôji Shigetada » [Yoshitoshi musha-burui Hatakeyama shôji Shigetada], collections de la salle des fonds spéciaux de la Bibliothèque centrale de Tokyo.)


