L’impact limité de la révolution Xinhai

À vrai dire, la révolution chinoise de 1911 n’a pas eu un impact dramatique sur les relations de la Chine avec les grandes puissances occidentales et le Japon. Depuis la Guerre des Boxers (1899-1901), la politique de base des puissances étrangères consistait à reconnaître les concessions que chacune avait acquises à la fin des années 1890, tout en accordant au gouvernement chinois des prêts pour qu’il puisse survivre et maintenir un environnement stable favorable au commerce et aux échanges. Et si elles soutenaient la cour des Qing, c’est parce qu’elles ne voulaient absolument pas voir la Chine sombrer dans le chaos.

C’est l’Angleterre qui a négocié un accord de paix entre les forces révolutionnaires et la cour des Qing quand les délégués des provinces du sud de la Chine, qui s’étaient proclamées indépendantes, se sont réunis à Nanjing pour former un gouvernement. C’est elle aussi qui a insisté, de concert avec les autres grandes puissances, pour que le nouveau gouvernement soit dirigé par un « homme fort ». Leur choix s’est porté sur Yuan Shikai, général de premier plan et fonctionnaire de la cour des Qing. Outre qu’il avait sous ses ordres l’armée de Beiyang — le corps d’armée chinois le plus puissant et le plus moderne de l’époque —, Yuan Shikai bénéficiait de l’appui des bureaucrates Qing favorables à la modernisation du pays. Quand il a succédé à Sun Yat-sen en tant que président provisoire, les grandes puissances lui ont apporté leur appui, notamment en lui accordant toutes sortes de prêts.

Au début, Sun Yat-sen devait sans doute espérer que la révolution lui permettrait d’obtenir une révision des traités inégaux signés par la cour des Qing et les puissances étrangères. Mais le gouvernement qui venait d’accéder au pouvoir a jugé qu’il n’était pas en mesure d’affronter les grandes puissances parce qu’il avait besoin d’elles pour se faire reconnaître et pour obtenir des prêts. C’est ainsi que la République de Chine a hérité des traités signés par les Qing sans qu’ils soient modifiés.

Yuan Shikai, qui était très lié avec les bureaucrates de la cour des Qing, a installé le siège de son gouvernement à Pékin, dans le domaine du Zhongnanhai où l’impératrice douairière Cixi (1835-1908) avait résidé auparavant. L’abdication de l’empereur Qing provoquée par la révolution Xinhai est un événement d’une importance capitale dans l’histoire de la Chine. Pourtant, sur le moment, elle n’a pas eu un impact dramatique sur la vie politique, sociale ou économique de la Chine. La révolution de 1911 a eu une influence tout aussi limitée sur les affaires intérieures et extérieures du pays.

Un tournant dans les relations entre le Japon et la Chine

Au début, Yuan Shikai est resté fidèle au système républicain mis en place par la constitution provisoire, mais il redoutait la mise en place d’un parlement puissant qui limiterait les pouvoirs du président

L’assassinat de Song Jiaoren [Sung Chiao-jen] et la destitution par Yuan Shikai de membres du Parlement affiliés au Kuomintang ont provoqué un autre soulèvement qualifié de « seconde révolution ». Dans le même temps, Yuan Shikai et ses partisans, qui savaient que la population de l’Archipel était favorable aux rebelles, sont devenus de plus en plus hostiles au Japon. La tension était telle que des citoyens japonais résidant à Nanjing ont été agressés par des membres des forces contre-révolutionnaires de Zhang Xun [Chang Hsun] (1854-1923), un ancien général Qing.

Après avoir maté la « seconde révolution » au cours de l’automne 1913, Yuan Shikai a continué à asseoir son pouvoir aux dépens de celui du Parlement. En 1915, il s’est proclamé empereur de l’Empire chinois, ce qui a suscité immédiatement une forte opposition et déclenché un autre soulèvement. Face à cette levée de boucliers, Yuan a abandonné ses fonctions et il est mort de dépit en 1916.

Shigenobu Ôkuma (photo : La Bibliothèque nationale de la Diète du Japon)

La période durant laquelle Yuan Shikai a exercé le pouvoir, entre 1912 et 1916, constitue un tournant important dans les relations entre la Chine et l’Archipel. Au Japon, la révolution chinoise avait la sympathie de la population, mais le gouvernement et le monde des affaires n’en ont pas moins continué à soutenir la cour des Qing, puis le gouvernement de Yuan Shikai, à l’instar des grandes puissances occidentales. En 1915, peu après le début de la Première Guerre mondiale, Ôkuma Shigenobu, le Premier ministre du Japon, a adressé à Yuan Shikai un ultimatum, « Les vingt-et-une demandes », qui a provoqué la colère des grandes puissances occidentales et un mouvement de révolte dans la population chinoise. Quand il s’est avéré que le gouvernement chinois avait accédé aux exigences des Japonais, les Chinois sont devenus hostiles à Yuan Shikai et au Japon. Dès lors, tous les efforts pour restaurer l’amitié dans les relations entre la Chine et le Japon ont été voués à l’échec. En Chine, « Les vingt-et-une demandes » sont devenues l’emblème de l’agression impérialiste, et le Japon la cible privilégiée des nationalistes.