Le phénomène des célibataires parasites

Le paysage familial au Japon serait sans doute très différent si une grande majorité de célibataires menaient une vie indépendante, comme c’est le cas dans les pays occidentaux. Dans les pays où la vie est difficile pour les jeunes qui vivent seuls mais devient beaucoup plus facile pour ceux qui se mettent en couple, le mariage et la cohabitation ont progressé. Et il ne fait pas de doute que la place de la femme sur le marché du travail s’est aussi améliorée.

Au Japon, en revanche, la plupart des jeunes adultes célibataires continuent de vivre chez leurs parents. (On estime que c’est le cas d’environ 80 % des célibataires.) Je les ai appelés célibataires parasites parce que l’existence de la majorité d’entre eux relève pratiquement du parasitisme. (J’ai employé cette expression pour la première fois en 1997, dans un article publié dans le Nihon Keizai Shimbun.) Même s’ils ne gagnent pas beaucoup d’argent, ils s’en sortent très bien grâce au soutien de leurs parents. Les jeunes embauchés à titre temporaire ne disposent pas de revenus suffisants pour quitter le nid familial, se marier et voler de leurs propres ailes. Mais si la possibilité leur est offerte de rester chez leurs parents et d’utiliser leur salaire comme argent de poche, ils ont plus d’argent qu’ils n’en ont besoin pour s’en sortir.

Pour les filles, en particulier, la famille est un endroit où elles peuvent rester sous l’aile des parents jusqu’à ce que ce présente le prétendant idéal. Au lieu d’être contraintes de se mettre en ménage avec un homme au revenu irrégulier, elles peuvent prendre la décision stratégique de rester à la maison dans l’espoir de rencontrer tôt ou tard un futur mari avec une feuille de paye adéquate. C’est probablement l’une des raisons qui expliquent pourquoi les jeunes Japonais ont une vie sexuelle peu active. Certes, un certain pourcentage de jeunes filles finissent par rencontrer un homme qui gagne bien sa vie, à l’épouser et à quitter la maison familiale. Mais comme le nombre des célibataires du sexe opposé qui touchent un salaire à la hauteur de leurs attentes est limité, la plupart des jeunes femmes restent chez leurs parents.

Les jeunes hommes qui n’ont pas de revenu régulier choisissent eux aussi de rester au domicile familial. Si leur revenu augmente suffisamment ou s’ils rencontrent une femme qui se contente de ce qu’ils gagnent, il arrive aussi qu’ils se marient et quittent le nid familial. Mais c’est rarement cette tournure que prend leur vie, et le nombre d’entre eux qui restent chez leurs parents est en augmentation.

Les figures 6 et 7, composées par Nishi Fumihiko (Institut de recherche et de formation statistiques), illustrent les tendances observées entre 1980 et 2010 chez les adultes célibataires vivant chez leurs parents. Les données prises en compte sont l’effectif de cette catégorie de personnes et le pourcentage qu’elles représentent de la population de leurs tranches d’âge — jeunes adultes (20-34 ans) et adultes d’âge moyen (35-44 ans). Les effectifs et les pourcentages ont augmenté pour les deux tranches d’âge entre 1980 et 1995. Le nombre de jeunes adultes vivant chez leurs parents a culminé en 2003, dépassant légèrement les 12 millions d’individus. Les effectifs devraient certes continuer de diminuer, du fait que la population de cette tranche d’âge est en baisse, mais les pourcentages continuent de progresser. Quant aux adultes d’âge moyens qui vivent encore chez leurs parents, les effectifs comme les pourcentages continuent de grimper.