Trois grandes initiatives
La stabilité, tant au sein des relations entre le Japon et la Corée que de la coopération trilatérale entre ces deux pays et les États-Unis, est indéniablement importante pour Washington, au regard de l’essor de la Chine et de la montée du péril sécuritaire posé par la Corée du Nord. Ces liens de coopération trilatérale ont également un intérêt stratégique majeur pour les partenaires des États-Unis en Asie du Nord-Est, malgré les vents contraires de la politique. Pour que ces relations trilatérales puissent s’améliorer, trois grandes initiatives s’imposent de toute urgence.
En premier lieu, les États-Unis doivent fermement encourager le Japon et la Corée du Sud à s’engager davantage dans des projets multilatéraux de sécurité de grande ampleur, notamment dans le domaine maritime, en donnant un nouvel élan aux Négociations trilatérales sur la défense qui se tiennent tous les ans depuis 2008. Les exercices de recherche et sauvetage qui ont eu lieu en octobre 2013 doivent être répétés et intensifiés, et l’engagement parallèle du Japon et de la Corée doit être étendu à d’autres exercices, particulièrement en ce qui concerne les opérations maritimes et de défense aérienne, bien entendu avec la participation des forces des États-Unis basées au Japon. Des exercices multilatéraux associant un vaste éventail de pays, comme le RIMPAC (Rim of the Pacific Exercise), pourraient aussi servir de cadre au renforcement de la confiance et de la coordination entre la Corée et le Japon.
En second lieu, il convient d’explorer de nouveaux domaines de coopération entre le Japon et la Corée dans l’aide au développement outremer. Au cours du dernier demi-siècle, le Japon a fourni plus d’un tiers de l’APD reçue par les pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, et il reste le premier donneur net des quatre pays de l’ASEAN — Cambodge, Laos, Myanmar et Vietnam — qui continuent de bénéficier d’une aide importante. Sachant que la Corée du Sud fournit elle aussi une part substantielle de l’aide prodiguée en Asie du Sud-Est, des projets d’assistance bien choisis, non concurrentiels, pourraient contribuer au renforcement de la coopération mutuelle, que ce soit sur une base multilatérale ou bilatérale. Des secteurs publics tels que les infrastructures, où les risques sont élevés et les bénéfices fluent vers un vaste éventail d’entreprises privées, pourraient constituer un bon point de départ.
Pour finir, il convient de donner un nouvel élan au dialogue trilatéral sur la défense entre les États-Unis, le Japon et la Corée. Au nombre des domaines prioritaires, pourraient figurer la défense anti-missile, notamment face à la montée des menaces que fait peser la Corée du Nord, et la sécurité maritime. Au dialogue sur la défense, doivent venir s’ajouter des discussions trilatérales sur les questions diplomatiques connexes, notamment en ce qui concerne le Moyen-Orient et l’Asie du Sud-Est, ainsi que les mers de Chine Orientale et Méridionale. La liberté de navigation et l’opposition à toute déclaration arbitraire et soudaine de nouvelles « zones d’identification de la défense aérienne » constituent aussi des domaines où les trois pays ont des intérêts communs et peuvent partager des moyens d’action.
L’histoire, bien entendu, fait planer un sombre nuage au-dessus du triangle États-Unis-Japon-Corée, spécialement son côté Japon-Corée. Faute de s’atteler sérieusement à la question, on ne pourra pas neutraliser ses conséquences potentiellement néfastes pour la coopération trilatérale. Ce qui ne veut pas dire qu’une médiation formelle des États-Unis est souhaitable, étant donné que toute participation directe de Washington lui vaudrait de puissantes pressions entrecroisées de la part de Tokyo et Séoul, avec les dommages qui pourraient en résulter pour l’une ou l’autre de ses alliances bilatérales importantes en Asie du Nord-Est, si ce n’est les deux à la fois. Ceci dit, un encouragement officiel discret de Washington à l’approfondissement des relations nippo-coréennes, associé à des initiatives relevant de la « deuxième piste » (la diplomatie citoyenne) auxquelles participeraient d’anciens politiciens connues des États-Unis, pourrait être tout à fait bienvenu, de concert avec de semblables initiatives provenant de pays amis comme le Canada, l’Allemagne et l’Australie, voire de l’ASEAN. Vu la fragilité de leurs liens économiques bilatéraux, le Japon et la Corée doivent se garder l’un comme l’autre de se livrer à la moindre provocation dans le champ de l’histoire, compte tenu de l’effet désastreux qu’elle risquerait d’avoir.
En dernière analyse, le Japon, la Corée du Sud et les États-Unis ont d’importants intérêts communs dans le domaine de la sécurité, encore renforcés par l’essor de la Chine et la montée des incertitudes en Corée du Nord. Dans le même temps, les deux alliés des États-Unis en Asie du Nord-Est ont indéniablement des préoccupations de plus en plus divergentes dans le même domaine, notamment en ce qui concerne la nature et l’intensité de la menace nord-coréenne. À mesure qu’elle augmente, la capacité de projection de forces de Pyongyang devient de plus en plus inquiétante pour les États-Unis. Washington a toutes les raisons de promouvoir l’expansion de la coopération trilatérale, et c’est maintenant qu’il convient de mettre ce projet sur la table.
(D’après un original en anglais écrit le 4 décembre 2013. Photo : Chuck Hagel, le secrétaire des États-Unis à la Défense, pose en compagnie d’Onodera Itsunori, le ministre japonais de la Défense [à gauche] et de Kim Kwan-jin, son homologue sud-coréen [à droite], avant la rencontre trilatérale qui les a réunis à Singapour le 1er juin 2013 [Wong Maye-E/AP Photo/Aflo])
