Quand la précarité va de pair avec l’âge

Les femmes japonaises âgées sont exclues du processus de prise de décisions à un double titre, d’une part en raison de leur sexe et de l’autre à cause de leur âge. Depuis la restauration de Meiji (1868), ce sont toujours des hommes qui ont statué sur les questions concernant les femmes, entre autres l’éducation, les relations familiales, le statut social et en particulier l’emploi, la sécurité sociale, la grossesse – y compris l’avortement – et l’enfantement. Étant donné la faible représentation des femmes dans les instances décisionnelles sociales et politiques majeures du pays, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elles soient très peu nombreuses à s’y trouver sérieusement impliquées quand elles prennent de l’âge.

Pour les femmes, la vieillesse est d’abord synonyme de précarité. Elles doivent faire face non seulement à des difficultés financières mais aussi à l’obligation de prendre soin de leur entourage. Pourtant, avant de tomber dans la pauvreté, elles ont pendant longtemps contribué à la croissance et au développement du Japon.

Dans Le deuxième sexe paru en 1949, Simone de Beauvoir affirme « On ne naît pas femme : on le devient. » On pourrait ajouter qu’en ce qui concerne le Japon, les femmes ne naissent pas pauvres mais qu’elles le deviennent avec l’âge. Un constat qui est d’ailleurs confirmé par les statistiques.

Le taux de pauvreté relative, qui correspond à la proportion d’individus dont le revenu disponible est inférieur à la moitié du revenu médian, est plus élevé chez les femmes que chez les hommes. Et ce, quelle que soit la tranche d’âge, à l’exception de celle des 20 à 30 ans. Les inégalités en matière de revenu augmentent avec les années, en particulier au-delà de 65 ans. À partir de 80 ans, 23,9 % des femmes ont un revenu en dessous du seuil de pauvreté relative, soit près de 7 points de pourcentage de plus que les hommes (17,3 %)(*4).

Les inégalités de revenu entre les sexes sont particulièrement flagrantes chez les personnes seules dont la proportion est de 11 % chez les hommes et de 20,3 % chez les femmes. Si 29,3 % des hommes de 65 ans et plus vivent dans une pauvreté relative, le pourcentage atteint 44,6 % chez les femmes(*5). 23,7 % de ces dernières, soit une sur quatre, ont un revenu annuel inférieur à 1,2 million de yens (8 600 euros), la proportion passant à 32,5 % quand elles sont divorcées(*6).

La femme au foyer : un idéal solidement ancré dans les mentalités

Une des raisons de l’inégalité des revenus entre les hommes et les femmes, c’est que pendant longtemps on a tout fait pour décourager celles-ci de travailler. Les filles étaient éduquées depuis leur plus jeune âge pour devenir de bonnes épouses et elles redoutaient par dessus tout de ne pas trouver de mari (urenokori « être laissée-pour-compte ») ou de divorcer (henpin « renvoi »). Quand elles prenaient un emploi, c’était uniquement pour arrondir les revenus de la famille ou pendant le court laps de temps entre la fin de leurs études et le mariage. Jusqu’à l’adoption de la Loi sur l’égalité des chances en matière d’emploi de 1985, les entreprises contraignaient bien souvent leurs employées à prendre leur retraite très tôt ou à quitter leur emploi dès qu’elles se mariaient et avaient des enfants.

Le principe du mari pourvoyeur de revenu et de l’épouse femme au foyer à plein temps a été encore conforté par la politique des grandes firmes de l’Archipel pendant les années de croissance rapide. Et les arts ménagers, qui figuraient au départ dans les matières facultatives des programmes scolaires de l’immédiat après-guerre, sont rapidement devenus obligatoires pour toutes les lycéennes afin d’en faire des maîtresses de maison à plein temps accomplies.

Les choses n’ont commencé à changer qu’à partir de 1975, avec la Conférence mondiale de l’Année internationale de la femme organisée par l’Organisation des Nations unies et la Décennie des Nations unies pour la femme qui lui a succédé. En 1985, le gouvernement japonais a annoncé une réforme des retraites en vertu de laquelle les femmes au foyer à plein temps dont le revenu annuel est inférieur à 1,3 million de yens (9300 euros) peuvent bénéficier d’une allocation de troisième catégorie, même si elles n’ont pas cotisé personnellement au régime universel de retraite(*7). Ce système a eu le mérite de permettre aux femmes divorcées de prétendre à une retraite mais aussi l’inconvénient d’encourager les mères de famille à gagner moins de 1,3 million de yens par an. Il a ainsi contribué à une baisse des revenus des femmes mariées et à une diminution considérable des ressources fiscales pour le gouvernement.