Les universités et l’échec de la réforme de l’enseignement

Les différentes réformes de l’enseignement des années 1990, regroupées sous le nom yutori kyôiku (enseignement qui laisse aux enfants de la place pour progresser), ont été conçues en grande partie pour alléger le fardeau de l’apprentissage par cœur imposé aux élèves de l’enseignement primaire et secondaire et ouvrir de l’espace pour la créativité et la pensée indépendante. Malheureusement, la majorité de ces réformes ont été abandonnées avant de pouvoir porter leurs fruits, victimes d’une vague de critiques leur reprochant de provoquer un déclin de la réussite scolaire. L’échec de ce programme tient à une pluralité de facteurs étroitement connectés, mais l’un des principaux, me semble-t-il, réside dans le manque de coopération des universités, autrement dit, leur incapacité à comprendre les réformes et à s’y adapter.

Lorsqu’on leur demande les raisons de leur persistance à formuler des questions aux examens d’entrée conçues pour mesurer l’aptitude des candidats à mémoriser des quantités incommensurables de noms et de dates, les universitaires ont deux excuses toutes prêtes. En premier, ils invoquent l’obligation de noter un grand nombre d’examens dans un laps de temps réduit. En second, celle de donner satisfaction aux établissements du second degré et à l’industrie de la préparation aux examens, qui réclament des épreuves conformes à leurs programmes et à leurs méthodes d’enseignement. On est certes en droit de prêter une oreille sympathique au premier argument : grâce à la mesquinerie du budget de l’enseignement au Japon (le plus faible de tous les pays industriels), les professeurs des écoles et des universités de ce pays sont en effet tellement submergés de travail qu’ils ont à peine le temps de penser. Mais en ce qui concerne le second, les universités doivent reconnaître leur échec, tant en termes de mise à jour des examens d’entrée que de réforme des programmes d’enseignement général ou de formation d’éducateurs capables d’enseigner quoi que ce soit d’autre que l’apprentissage par cœur.

Bien sûr, les professeurs d’université sont eux-mêmes des produits types du système japonais des examens d’entrée. En ce sens, il n’est guère étonnant qu’ils aient persisté à poser des questions visant à mesurer l’aptitude des candidats à mémoriser d’énormes quantités de balivernes, plutôt que de prendre un peu de recul pour voir le paysage dans son ensemble et s’interroger sur l’essentiel des connaissances qu’un expert en tel ou tel domaine a besoin de maîtriser et de comprendre. L’ironie de la situation, c’est que, en dehors des milieux universitaires, les adultes japonais sont de plus en plus nombreux – n’ayant rien trouvé de sensé, d’intéressant ou de pertinent dans l’étude de l’histoire, de la littérature ou de la philosophie – à remettre en cause la raison d’être même des facultés de sciences humaines ou sociales. En un sens, l’enseignement supérieur a produit lui-même la crise dont il est victime.

Dans les établissements du second degré comme dans les universités, il ne manque pas d’éducateurs pour reconnaître qu’il est urgent de changer nos façons d’enseigner l’histoire et les matières connexes. En 2011, le Conseil japonais pour la science a publié des propositions de réforme du programme d’histoire et de géographie pour l’enseignement secondaire. À l’été 2015, un groupe de professeurs des établissements du secondaire et des universités a fondé une organisation d’envergure nationale – le Partenariat école secondaire-université pour l’étude de l’enseignement de l’histoire – dédiée à la compilation de recommandations en vue d’une réforme intégrale de l’enseignement de l’histoire, y compris le contenu des examens d’entrée à l’université et le programme d’enseignement général des premières années du supérieur.

À l’Université d’Osaka, il y a maintenant une dizaine d’années que nous menons des recherches sur les questions liées à l’enseignement de l’histoire, en collaboration avec des professeurs du secondaire et du supérieur travaillant sur l’ensemble du territoire, et nous avons mis en œuvre nos propres réformes internes, incluant notamment la création de cours magistraux destinés aux étudiants en licence n’ayant jamais bénéficié d’un enseignement systématique de l’histoire mondiale. Ce travail a débouché, entre autres résultats, sur la rédaction du manuel Shimin no tame no sekaishi (Une histoire mondiale pour les citoyens), publié en 2014 par les Presses universitaires d’Osaka.

Nous devons maintenant agir sans tarder pour tisser des liens entre toutes ces initiatives et inscrire concrètement nos découvertes dans la pratique en salle de classe. Le ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie a annoncé une nouvelle politique visant à promouvoir un mode autonome d’« apprentissage actif » dans l’enseignement primaire et secondaire, en lieu et place de l’information donnée à la cuillère qui prévaut actuellement ; il a également appelé à la mise en place de nouveaux examens d’entrée à l’université prenant en compte cette mutation. Mais, à moins d’accélérer le rythme du changement, en obtenant des universités qu’elles jouent un rôle dynamique, des objectifs aussi nobles que ceux du yutori kyôiku sont voués à en rester au stade des promesses non tenues.

(D’après un texte original en japonais du 20 janvier 2016. Photo de titre : un examen d’entré à l’Université de Tokyo. 25 février 2015, à Tokyo. Jiji Press)
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