Le problème des bases d’Okinawa

——Une grande partie des habitants de l’île d’Okinawa ont l’impression que leur préfecture assume un poids beaucoup trop lourd à cause des troupes américaines basées sur place. Considérez-vous le transfert des bases américaines d’Okinawa dans d’autres préfectures ou en dehors du Japon comme une solution valable ?

D.B.  À l’heure actuelle, il existe un plan approuvé à la fois par les États-Unis et par le Japon qui prévoit de transférer la moitié des forces stationnées à Okinawa en Australie, à Guam et à Hawaï. Le problème c’est que la mise en œuvre de ce projet demande beaucoup de temps car il faut construire des installations pour accueillir les troupes redéployées. Mais je considère quand même que ce plan est valable parce la disponibilité et la capacité d’intervention des forces déplacées restent intactes. Je crois qu’il faut accélérer sa mise en œuvre, ce qui va demander des moyens supplémentaires de la part non seulement des États-Unis mais aussi du Japon. En ce qui concerne la présence militaire américaine à Okinawa, on ne peut pas raisonner en termes de pourcentage de forces armées par rapport à la superficie de l’île. Ce qu’il faut considérer, c’est son impact réel. J’ai passé de nombreuses années à Oahu, une île de l’État de Hawaï avec un contingent américain très important. Mais les installations militaires sont implantées de telle manière que leurs activités n’interfèrent pas du tout dans la vie du reste de l’île.

Le réaménagement d’Okinawa a lui aussi une importance majeure. Il doit consister avant tout à déplacer la base d’hélicoptères de Futenma qui se trouve à présent complètement intégrée dans l’agglomération de Ginowan. C’est pourquoi la construction d’une nouvelle base à Nago, où les avions arrivent au-dessus de l’eau et non plus de zones habitées, est absolument capitale. Une fois que ce travail sera accompli, nous serons en mesure de commencer à restituer des zones qui pourront être utilisées à d’autres fins. Les terrains situés autour de Naha, la capitale de la préfecture d’Okinawa, vont jouer un rôle de tout premier plan dans la mesure où l’aéroport de la ville est en train de devenir un centre de transit majeur pour un grand nombre de produits transportés par avion.

Les Forces japonaises d’autodéfense sont par ailleurs en train d’intensifier leur présence dans les îles du sud-ouest de l’Archipel situées entre Kyûshû et Taïwan. Face à la montée en puissance militaire de la Chine, le Japon doit se doter de davantage de moyens pour être en mesure de revendiquer sa souveraineté sur les territoires qui lui appartiennent et de défendre son espace aérien, maritime et terrestre. Okinawa se trouve en plein cœur de cette zone et le Japon va assister à un déploiement accru de ses FAD dans cette partie du pays.

Des relations privilégiées

——Le président Trump a été vivement critiqué pour avoir choisi un grand nombre de généraux et d’amiraux à la retraite pour former son administration. Considérez-vous que c’est un avantage en termes de sécurité ?

D.B. J’ai participé au gouvernement de Barack Obama en tant que directeur de la CIA, l’Agence centrale de renseignement des États-Unis, alors que j’étais moi aussi un officier à la retraite. Je n’ai pas pensé un seul instant que cela pouvait m’empêcher d’une quelconque façon de faire le travail qu’on attendait de moi. Parmi mes collègues, il y avait des personnes qui avaient fait carrière dans l’armée et d’autres, dans l’administration. En fait, tout dépend des individus. Je connais le général James Mattis qui a été nommé comme secrétaire à la Défense par Donald Trump. C’est un officier remarquable qui va faire un excellent secrétaire à la Défense.

——Le président Trump connaît le Japon en tant qu’homme d’affaires mais il n’a pratiquement aucune connexion avec les dirigeants politiques de l’Archipel. Quelle conclusion faut-il en tirer pour l’avenir politique et économique du Japon ?

D.B.  Je crois que le nouveau président a nommé Wilbur Ross au poste clé de secrétaire du Commerce des États-Unis parce que c’est un grand ami et un fin connaisseur du Japon. Le département du Commerce joue un rôle  capital dans les questions économiques et les affaires. Cette nomination constitue de tout évidence un message fort de la part de Donald Trump.

Tout le monde sait que le Japon est un pays extrêmement important et que l’ambassadeur des États-Unis à Tokyo a un rôle considérable à jouer. Je me suis rendu compte qu’il y a 10 ou 20 ans, les relations entre Tokyo et Washington étaient très formelles et qu’elles suivaient toujours la voie hiérarchique. Rien à voir avec des rapports entre pays évolués du XXIe siècle. Aujourd’hui, les chefs d’État s’entretiennent directement avec leurs homologues, de même que les conseillers à la sécurité nationale et les secrétaires à la Défense. Les États-Unis et le Japon sont heureusement en train de développer des relations de ce genre.

Il y a 17 ans, j’étais commandant en chef des forces armées américaines du Pacifique (USPACOM). À l’époque, le bureau de notre conseiller à la sécurité était équipé d’un téléphone comportant sept touches qui lui permettaient de joindre directement ses homologues d’autres pays, notamment le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et l’Italie. Mais il n’y avait pas de touche pour le Japon. Aujourd’hui, les choses sont différentes et le conseiller à la sécurité américain peut appeler son homologue japonais.

Le Japon et les États-Unis entretiennent des relations de pays évolués, des relations qui reposent sur des liens très forts. Les changements vont toujours de pair avec une certaine dose d’incertitude. Mais je reste confiant et je crois que l’alliance nippo-américaine va continuer de plus belle sur sa lancée.

(D’après une interview en anglais réalisée le 19 décembre 2016)

(*1) ^ Une des premières décisions du président Trump a consisté à désengager les États-Unis de l’accord du TPP par un document qu’il a signé le 23 janvier 2017.