« Le sens asiatique des valeurs »
La région a ensuite connu une croissance économique rapide, qualifiée de miracle de l’Asie orientale, et dans la deuxième moitié des années 1980, l’ensemble de l’Asie de l’Est attirait l’attention comme un centre de croissance économique de niveau mondial. Cela a conduit certains à parler du « sens asiatique des valeurs », notamment le premier ministre malaisien Mahathir qui expliquait que si l’Asie avait connu un tel développement, c’était grâce aux valeurs asiatiques plaçant l’accent sur l’harmonie du groupe, familles ou entreprises, contrairement à l’Occident où prédomine l’intérêt individuel.
Au Japon, aussi, certains étaient d’accord avec cette thèse, mais c’était sans doute liée d’une part aux intenses pressions exercées par les États-Unis pour que le Japon ouvre ses marchés, suite aux frictions commerciales entre les deux pays, et à la lassitude engendrée par la théorie de la « différence japonaise », selon laquelle le Japon, qui avait une apparence capitaliste et démocratique, tout en étant fermé vis-à-vis de l’étranger et où le même parti était toujours au pouvoir, était unique en son genre.
Au moment de l’intervention de l’armée chinoise sur la place Tian’anmen en 1989, la réprobation l’a emporté en Europe et aux États-Unis, où l’on accusait les autorités chinoises d’avoir réprimé les droits de l’homme, mais au Japon il y a eu beaucoup de discussions au sein du monde politique et de l’opinion sur deux questions, la première de savoir si le Japon, en raison de son passé guerrier en Chine, pouvait critiquer cette répression, et la seconde, s’il ne fallait pas accorder avant toute chose la priorité à la stabilité de la Chine.

Le premier « Livre bleu dipomatique », qui date de 1957, énonce les trois principes de la diplomatie japonaise : le rôle central des Nations unies, la participation du Japon au camp du libéralisme, et sa position de pays d’Asie. Les normes universelles fournies par la Déclaration universelle des droits de l’homme, sur lesquelles sont bâties les Nations unies, la réalité de la Guerre froide dans laquelle le Japon se range avec les pays libres, et l’attitude qu’il doit adopter face à l’Asie avec qui il a un passé d’envahisseur et de colonisateur. On peut dire que la diplomatie japonaise de l’après-guerre a essayé de concilier les questions liées aux droits de l’homme tout en veillant à accommoder toutes ses contradictions implicites.
La défiance d’Abe Shinzô pour la démocratie d’après-guerre
Dans l’évolution de la diplomatie japonaise de l’après-guerre, la « diplomatie des valeurs » annoncée par le premier gouvernement Abe (2006-2007) était une nouveauté. Le Japon partage avec les pays avancés de l’Europe et des États-Unis des valeurs comme les droits de l’homme et la démocratie, et les hésitations inhérentes au Japon de l’après-guerre sont absentes de cette vision qui veut les élargir à l’ensemble de l’Asie en créant une sphère de liberté et de prospérité.
La posture du Premier ministre Abe qui mettait l’accent vis-à-vis de l’extérieur sur les droits de l’homme et la démocratie, tout en annonçant sur le plan intérieur la sortie du « régime de l’après-guerre », pouvait paraître contradictoire, mais elle a son origine dans la question de l’enlèvement de citoyens japonais par la Corée du Nord. Bien que des allusions à l’implication de la Corée du Nord dans certains des « disparitions de couples » aient été faites au Japon, ni le gouvernement ni les grands médias ne s’étaient occupés directement des plaintes des familles des personnes enlevées.
Abe, lui, a exprimé le premier son intérêt pour cette question dès sa première élection à la Chambre basse, et la défiance née de son ressenti selon lequel les droits de l’homme des Japonais qui ne cessaient de présenter leurs excuses pour le passé n’étaient pas suffisamment respectés l’a probablement conduit à rejeter la « démocratie de l’après-guerre ».
Le second gouvernement Abe a débuté en décembre 2012 et a duré 7 ans et 8 mois. Perçu par certains en Occident comme un révisionniste, le défunt Premier ministre a aussi été apprécié comme un pilier de l’ordre international libéral à un moment où la politique internationale traversait une phase d’instabilité, notamment avec l’élection du président Trump aux États-Unis.
Le Japon doit aussi renforcer son esprit démocratique chez lui
Le Japon est aujourd’hui dans l’ère post-Abe. Que les Japonais respectent les droits humains et le libéralisme, et qu’ils soulignent leur importance en dehors du Japon a bien sûr du sens. Le rôle du Japon qui montre que ces valeurs sont universelles et non limitées à l’Occident est aussi important. Mais il faut sans doute par ailleurs prêter attention à la tendance de ces dernières années d’aborder uniquement la question des valeurs, y compris les droits de l’homme, dans le contexte de l’opposition à la Chine. Ce pays n’est pas le seul à les réprimer, et il faut éviter que leur négation ailleurs soit prise à la lègère, ce qui risque d’arriver à force de trop souligner les torts chinois en ce domaine.
Le Japon ne doit pas non plus tomber dans une illusion relevant de l’auto-satisfaction selon laquelle il serait parfait sur le plan du respect des droits de l’homme et de la démocratie, en plaçant d’un côté la Chine, pays pratiquant un autoritarisme répressif par rapport aux droits de l’homme, et de l’autre le Japon et les autres pays pratiquant la démocratie. Si le Japon fait continuellement des efforts spontanés pour renforcer sincèrement le respect des droits de l’homme et de la démocratie chez lui, cela ne manquera pas de rendre sa voix plus persuasive quand il s’exprimera à l’extérieur au sujet des droits de l’homme.
(Photo de titre : les époux Soeharto prennent le thé avec le Premier ministre Satô Eisaku dans la résidence privée de celui-ci. Les époux Soeharto sont encadrés par le Premier ministre à droite, et son épouse Hiroko à gauche, le 31 mars 1968, dans l’arrondissement de Setagaya à Tokyo. Jiji)