Le zen, outil marketing ultime
À Inamuragasaki, près de Kamakura, le temps semble s’écouler plus lentement. C’est d’ici que Yamashita Ryôdô, supérieur du One Dharma Forum, dispense son enseignement à l’international. M. Yamashita, aujourd’hui l’un des moines bouddhistes les plus en vue du Japon, a aussi prêché aux États-Unis. Il décrypte ainsi l’impact du zen sur Steve Jobs :
« Il n’a jamais fait de marketing. La pratique du zazen l’a amené à l’introspection, à s’interroger sur ce à quoi il tendait vraiment. C’est parce qu’il fabriquait des produits tirés du plus profond de lui-même qu’ils avaient le pouvoir de faire vibrer les utilisateurs. Que cherchons-nous vraiment ? Cette quête était l’outil marketing ultime de Steve Jobs. »
Jobs a prononcé à l’occasion de la cérémonie de fin d’études à l’Université de Stanford en 2005, un discours devenu célèbre. « Chaque matin, je me regarde dans la glace et je me demande : “Si aujourd’hui était le dernier jour de ta vie, aurais-tu envie de faire ce que tu as prévu aujourd’hui ?” Si la réponse est non plusieurs jours d’affilée, un changement est nécessaire. »
Yamashita Ryôdô poursuit : « Il explique qu’il faut s’interroger chaque jour, faire ce à quoi on aspire vraiment. C’est difficile dans la vie de tous les jours. Parce qu’il est plus simple de vivre en contentant tout le monde. Mais pas pour Jobs. Il s’interrogeait, tentait de porter un regard différent sur les choses. C’est sans doute à cela que lui servait le zazen. »
Yamashita Ryôdô tente pour sa part de réintroduire dans le zen japonais la « pleine conscience » occidentale, afin de revitaliser le bouddhisme japonais et de le faire évoluer.
Être attentif à sa respiration et à son corps
La pleine conscience, « mindfulness » en anglais, est une traduction du mot pali « sati » tiré des textes du bouddhisme du Sri Lanka et du Myanmar. Sati, c’est la présence attentive à l’instant présent. Cela signifie être attentif à nos actes au moment présent, sans penser au passé ou à l’avenir. La pleine conscience est une méditation bouddhique, le bouddhisme theravâda dépouillé de son aspect religieux, pourrait-on dire. Et cette pleine conscience éveille actuellement un regain d’intérêt. Son attrait tient à l’absence de lien avec la religion et au fait de pouvoir méditer sans adopter la position du lotus comme dans le zen. Il s’agit simplement, pendant cinq ou dix minutes, d’être attentif à sa propre respiration et à nos sensations les plus ténues, simplement d’y prêter attention, sans réagir.
Grâce à son absence de portée religieuse, elle est facilement intégrée aux formations en entreprise, ainsi que dans les hôpitaux pour soigner des maladies comme la dépression. En Grande-Bretagne, sa pratique dans les écoles aurait même débouché sur une diminution des cas de harcèlement. Par ailleurs, de nombreuses applications sur smartphone voient le jour : une sonnerie signale la fin de la séance de méditation et le nombre de personnes dans le monde qui ont médité au même moment s’affiche. Depuis le mois de septembre, une application de pleine conscience est intégrée au nouveau système d’exploitation de l’iPhone, iOS10, dans la catégorie santé, en plus de celles portant sur l’exercice physique, l’alimentation et le sommeil.
D’après Konishi Yoshirô, président de la Société japonaise de pleine conscience qui organise des séances à Tokyo deux fois par mois depuis quatre ans, ainsi que dans des foyers pour jeunes, « beaucoup de gens s’intéressent à la pleine conscience d’un point de vue pratique. C’est un bon début, mais la pleine conscience, c’est plus que cela. » « Je souhaite que tout le monde le comprenne », précise-t-il, soulignant l’importance de la dimension spirituelle du zen qui sous-tend cette pratique.
La méditation, qui s’était développée au Japon de concert avec le yoga, a été victime d’une mauvaise presse après l’attentat au sarin perpétré par la secte Aum. Espérons que la pleine conscience parviendra à redorer son blason. Pour Yamashita Ryôdô, « la pleine conscience a souffert d’un mauvais départ au Japon, mais nous sommes à l’aube d’un renouveau qui lui redonnera toute sa place dans le monde. »
(Texte de Koyama Tetsuya. Illustration du titre : Izuka Takeshi)

