Étudier l’esprit du Japon
Après un an et trois mois passés à Matsue, Hearn, accablé par le froid qui y régnait en hiver, reprit son bâton de pèlerin. Il vécut successivement à Kumamoto, Kobe et Tokyo. Alors qu’il était à Kobe, sa vie familiale prit pour lui une place prépondérante. Il épousa Setsu en 1896 et prit le nom japonais Koizumi Yakumo. Comme il l’a joyeusement expliqué dans une lettre écrite au mois de septembre à son ami Elwood Hendrick, « ‘Yakumo’ est un équivalent poétique de ‘Izumo’, ma province bien aimée, ‘le lieu où se forment les nuages’. Tu comprendras le choix de ce nom. »
Pendant son séjour à Kumamoto et par la suite, il a découvert un Japon qui avait perdu son humilité et s’engageait résolument sur le chemin de l’occidentalisation, de la modernisation et de la militarisation, une évolution dont il n’avait rien perçu à Matsue. Le sentiment de déception qu’il éprouva lui ouvrit les yeux sur le pays et lui permit de s’en faire une conception plus mature. Il réduisit son champ de travail et confina ses recherches à l’étude de la vision japonaise des kami (divinités). Dans le même temps, il écouta les histoires de fantômes racontées par Setsu et entreprit d’en rédiger des versions imprégnées d’un esprit littéraire.
En Occident, bien des gens considéraient le Shintô comme un culte païen, du fait de sa carence en textes et préceptes religieux. Hearn, quant à lui, pensait que le Shintô vivait, non pas dans les livres, mais dans le cœur des Japonais, où il entrait en résonance profonde avec une forme d’esprit populaire qui est au fondement de la superstition, de la légende et de l’occulte. Il se montra réceptif à l’idée qu’il peut arriver que des êtres humains deviennent des divinités et à la largeur de vue qui permet d’accepter que des esprits vivants puissent habiter des objets inanimés.
La lecture de Hearn dans le Japon occupé
Dans son dernier ouvrage, Japan : An Attempt at Interpretation (Japon : une tentative d’interprétation), Hearn a retracé l’histoire de l’esprit du Japon. Il y définit des phases que traverse le culte des ancêtres, depuis le « culte domestique », en passant par le « culte communal », pour arriver au « culte d’État », dans le cadre duquel un culte est rendu aux ancêtres impériaux au sanctuaire d’Ise. Autrement dit, le culte des ancêtres était à ses yeux inséparable de la vénération de l’empereur. Au nombre des lecteurs qui ont partagé ce point de vue figurait le général américain Bonner Fellers, qui a servi sous les ordres du général Douglas MacArthur pendant la Seconde Guerre mondiale.
Fellers avait lu tous les livres de Hearn et, à son arrivée au Japon dans le cadre des opérations menées dans l’immédiat après-guerre, il se mit en quête des descendants de l’auteur et se rendit sur sa tombe. Le général a contribué à l’élaboration d’un mémorandum sur l’institution impériale et d’un mémoire conçu par l’empereur Shôwa (Hirohito). Il a également suggéré que l’empereur soit dispensé de comparaître devant le tribunal de Tokyo, mais qu’en contrepartie une orientation plus démocratique soit donnée à son autorité. Cette proposition visait à éviter que le peuple japonais soit privé de son ancrage spirituel. Feller a grandement contribué à l’instauration du rôle symbolique que l’empereur joue aujourd’hui.
Le Mémorial MacArthur, un musée de Norfolk, en Virginie, abrite 5 000 volumes provenant de la bibliothèque personnelle du général, dont sept livres de Hearn. Des ouvrages comme Japan : An Attempt at Interpretation (Japon : une tentative d’interprétation) et Glimpses of Unfamiliar Japan (Aperçus sur un Japon méconnu) ont constitué d’importantes sources de référence à l’époque où MacArthur était au Japon.
(D’après un original en japonais publié le 28 novembre 2018. Photo de titre : Lafcadio Hearn en 1889. Photos avec l’aimable autorisation de la famille Koizumi, sauf mention différente)(*1) ^ « L’avenir de l’Extrême-Orient », conférence donnée à Kumamoto, préfecture de Kumamoto, le 17 janvier 1894.
(*2) ^ Japan : An Attempt at Interpretation (Japon : une tentative d’interprétation), 1904.
(*3) ^ « La valeur du pouvoir de l’imagination », conférence donnée à Matsue, préfecture de Shimane, le 26 octobre 1890 (reconstitué à partir des sources accessibles, le texte original n’étant plus disponible.)
(*4) ^ « Les séismes et le caractère national », article paru dans le Kobe Chronicle du 27 octobre 1894.
(*5) ^ Chamberlain était un linguiste britannique arrivé au Japon en 1873. Il a enseigné à l’Université impériale de Tokyo de 1886 à 1890 et contribué à la fondation des études modernes de la langue japonaise.



