Quand la passion devient un métier
Wandervogel signifie « oiseau de passage » en allemand. Ce nom fut adopté par un mouvement tourné vers la nature et le monde extérieur en Allemagne, qui s’est ensuite diffusé dans les clubs étudiants des universités japonaises à partir de la moitié du XXe siècle. Parmi la variété d’activités proposées, celle qui m’a le plus intrigué est le sawanobori, l’escalade de ruisseau. C’est un style d’alpinisme exclusivement japonais dans lequel les grimpeurs remontent le courant d’une montagne jusqu’à sa source.
Après avoir installé nos tentes le long des ruisseaux cristallins, nous nous sommes réchauffés près des feux de camp, et avons dormi sous les étoiles. Alors que je commençais à m’habituer à cette vie de campeur, sans électricité ni eau courante, la soi-disante commodité de la vie urbaine me semblait de plus en plus étrangère, et je me posais de nombreuses questions sur le sens de la vie. Qu’est-ce que signifiait être « humain » ? Vers où nous dirigions-nous tous ?
J’ai fini par réaliser que je voulais voyager encore plus loin dans la nature sauvage après l’obtention de mon diplôme. Je souhaitais explorer les liens entre les gens et la nature plus profondément, et partager avec les autres ce que je voyais et ressentais en ces lieux. L’outil que j’ai choisi pour transmettre ces émotions est mon appareil photo. J’ai donc décidé de faire de ma passion un métier.
Se préparer à l’échec
Dès que je me suis décidé à travailler sur les loups pour mon premier projet important, j’ai écrit une lettre à Jim Brandenburg. Je me suis porté volontaire pour devenir son assistant afin d’apprendre la photographie et les ficelles du métier en travaillant pour lui. Je savais bien qu’il était tout à fait improbable que ma candidature soit retenue, mais j’étais malgré tout déterminé à tenter ma chance. Alors que mes camarades cherchaient déjà des investissements avant même d’obtenir leur diplôme, je ne cherchais même pas d’emploi.
J’ai obtenu mon diplôme sans recevoir la moindre réponse de sa part. Il n’était toutefois absolument pas question pour moi d’abandonner. Je décidais d’aller à sa rencontre, et de venir toquer à sa porte en personne. Je savais que mes chances de rencontrer un photographe de classe mondiale sans contacts ni introductions étaient presque nulles, mais j’étais préparé à l’échec : je n’avais donc rien à perdre ! Le loup du rêve me conduisait vers un beau voyage, et tout ce que je pouvais faire, c’était de voir où celui-ci me guiderait. C’est avec cette idée grisante en tête que je m’envolais vers l’Amérique.
Vers un monde de lacs et de forêts
Je ne savais pas exactement où Jim Brandenburg vivait, mais il avait précisé dans son livre que la ville la plus proche de chez lui était Ely, au nord du Minnesota. J’ai mis mon lourd paquetage de campement sur mes épaules avant de partir, faisant ma première arrivée aux États-Unis à l’aéroport international de Minneapolis en mai 1991. J’avais acheté un billet aller-retour à tarif réduit qui ne me permettait aucun changement de date. Ainsi, peu importe ce qu’il adviendrait, je resterai dans le pays pendant 90 jours. J’étais prêt pour tout ce qui pourrait arriver.
J’ai pris un autobus Greyhound jusqu’au nord de Duluth, mais il n’y avait plus aucun moyen de transport public à partir de cet endroit… Je n’avais aucune idée de ce que je pouvais bien faire. J’ai donc expliqué ma situation au propriétaire de l’auberge de jeunesse dans laquelle je séjournais, et il a gentiment proposé de me conduire à Ely. Sur la carte, j’ai pu voir que la région était parsemée de nombreux lacs. C’était un endroit appelé « Zone de canotage de la région sauvage des eaux limitrophes », l’un des meilleurs endroits des États-Unis pour explorer la nature en canoë. J’ai alors appris que le studio que je cherchais était sur les rives du lac Moose. Il y avait de nombreuses routes qui menaient à cet endroit, mais je ne voulais pas m’y rendre directement en voiture. Si Brandenburg finissait par me rejeter, je me serais précipité dans cette région pour rien.
Je me suis servi de la carte pour planifier une route fluviale, puis j’ai acheté un kayak adapté aux débutants plutôt qu’un canoë plus grand et difficile à manœuvrer. Je me dirigeais ensuite vers le lac Moose. Quand il n’y avait plus de voie d’eau empruntable, j’étais obligé de porter mon kayak et mon matériel au sol. Je me déplaçais autant que possible sur les sentiers des régions sauvages, mais il n’y en avait que trois, et ils étaient courts. Le voyage n’aurait dû prendre que trois jours. Il s’est beaucoup rallongé...



