Innover au Japon : une mission souvent impossible
Ce regrettable état de choses signifie que la majorité de nos grandes entreprises ont perdu le dynamisme qui leur permettrait de s’adapter. Parmi les problèmes auxquels elles se heurtent, figure notamment la nécessité de veiller à ce que tous les postes soient occupés par des personnes adéquates. Elles pourraient certes rassembler des gens talentueux de toutes les couches de l’entreprise et leur confier un département spécial chargé de générer de nouvelles idées. Mais ces grandes entreprises ont sombré dans la complaisance, trop habituées qu’elles sont aux profits qu’elle peuvent réaliser via leurs activités existantes. Et parce qu’elles n’ont pas envie de bouger, si quelqu’un propose une bonne idée pour une nouvelle activité, il va inévitablement se heurter aux intérêts acquis des gens qui continuent de se complaire dans l’ancienne façon de faire les choses. Ils émettront toutes sortes d’objections pour faire obstacle à la nouvelle idée : Combien d’années faudra-t’il pour qu’elle devienne viable ? Et comment l’entreprise fera-t-elle des profits dans l’entre-temps ? Voilà le genre d’objections auquel il faut s’attendre.
On peut observer cela aujourd’hui dans l’industrie automobile japonaise. Bien que les entreprises sachent que la nouvelle vague de véhicules électriques est en train de déferler sur nous, toute tentative en vue de s’adapter à ces changements se heurte à des objections invoquant l’incertitude sur le sort des fournisseurs et autres partenaires abrités sous le grand parapluie de l’entreprise — les petits pourvoyeurs de pièces détachées et d’autres services dans le cadre du modèle d’activité existant. Et ces hésitations offrent une ouverture idéale par laquelle les entreprises à risque pourront s’introduire et s’emparer de l’activité.
Cela apparait clairement si l’on se tourne vers le succès de Tesla et des fabricants chinois de voirures électriques. En Chine, on peut acheter une VE pour l’équivalent d’environ 400 000 yens (2 600 euros). Tesla vend tous ses véhicules en vente directe, si bien que les clients peuvent les acheter sur internet et payer électroniquement. Après quoi il ne leur reste plus qu’à se rendre au point de livraison et à rentrer chez eux au volant de leur nouvelle voiture. Pour le fabricant, cela veut dire qu’il n’a besoin ni de payer une commission à un vendeur ni de dépenser de l’argent en promotion des ventes. Au Japon, toutefois, le réseau des concessionnaires automobiles rend les choses plus compliquées. Comment les constructeurs automobiles japonais peuvent-ils rivaliser avec ce modèle ?
Dans les années qui viennent, nous allons enregistrer de sérieuses pertes d’emplois dans l’industrie automobile. J’ai travaillé jadis pour un fabricant de pellicule photographique, et j’étais aux premières loges pour voir comment le secteur entier s’est engagé sur le chemin d’un déclin irréversible quand les appareils photo numériques sont devenus la norme sur les téléphones portables. Les acteurs du secteur ont vu très tôt ce qui était en train d’arriver. Mais leur réseau de points de vente s’étendait sur tout le territoire de la nation, et ils semblaient faire de confortables profits. De par la nature même de leur activité, ils étaient en mesure de générer un revenu à trois reprises, via la vente de la pellicule, le développement et le tirage. Ils gagnaient en vérité une fortune.
Mais c’est là que résidait le problème. Du fait que leurs profits restaient élevés, il leur était impossible de rompre avec leur modèle d’activité existant. La même chose risque de se produire dans l’industrie automobile japonaise. Qui restera dans dix ans ? Il est probable que Toyota se portera bien, mais il est difficile d’avoir confiance en l’avenir d’aucun autre fabricant. Telle est l’ampleur de ce qui nous attend.
Le caractère inévitable du changement
— L’un des grands moments du livre se situe dans la seconde moitié, lors d’une rencontre entre l’homme d’affaires japonais d’un certain âge qui a commandé le rapport et le président, âgé de 21 ans, d’une start-up. Le jeune entrepreneur, qui est à l’aise avec les technologies et les idées les plus récentes, s’est enrichi grâce au Metaverse et aux NFT. Voici ce qu’il déclare : « Je n’ai nullement l’intention de m’impliquer dans une activité limitée au Japon. Dans le monde en ligne, les frontières nationales n’existent pas. »
N.S. Seul un petit nombre de start-ups accéderont à une réussite de même niveau que celle des entreprises qu’on appelle les licornes (unicorns en anglais). Mais cela ne veut pas dire que toutes les autres soient vouées à l’échec. De nouvelles idées généreront toujours de nouvelles activités. À la naissance d’internet, par exemple, sont apparues toutes sortes d’idées entrepreneuriales qui n’avaient jamais existé auparavant. Tout le monde ne peut pas être Steve Jobs. Mais plein de gens accèdent à une réussite satisfaisante à un moindre niveau et gagnent suffisamment d’argent. Ceci étant, je ne suis pas en train de dire que, faute de réussir dans le monde du capital-risque, personne ne sera en mesure de gagner sa vie. Je veux juste prévenir les gens que, s’ils continuent d’avoir foi dans l’ancien système et s’accrochent à la solution miracle que constitue l’entrée dans une entreprise fameuse, ils risquent fort d’être déçus.
— Le monde est en train de changer. Les gens ne peuvent plus se reposer sur les connaissances et les expériences de la génération de leurs parents. À travers sa conversation avec le jeune entrepreneur, le vétéran des affaires en arrive à comprendre qu’ « Il n’est pas possible de maintenir le Japon dans l’état où il était en tant que pays ... En vérité, le simple fait de penser en ces termes est insensé. » Ce nouveau roman énonce de façon abordable et accessible à tous certains problèmes auxquels nous allons sans doute faire face dans un futur proche. La question que vous nous posez tout au long de ces pages est la suivante : comment allons-nous réagir ?
(Photos : Hanai Tomoko)