Les valeurs et la politique étrangère
Avec le début du XXIe siècle, les valeurs et les idéaux ont pris une place plus importante dans la politique internationale. En Grande-Bretagne, le gouvernement de Tony Blair, arrivé au pouvoir en 1997, employait des expressions comme « politique étrangère éthique » ou « force au service du bien », tandis qu’aux États-Unis, présidés par George W. Bush depuis 2001, c’est au nom d’un « changement de régime » que les néo-conservateurs voulaient répandre la liberté et la démocratie à travers le monde. L’ère de la politique étrangère au service exclusif des intérêts nationaux, avec les conflits ouverts qu’elle entraînait, avait laissé place à une autre, où les pays énonçaient les valeurs qui leur étaient propres et entreprenaient de les diffuser dans le reste du monde.
Confrontée à cette nouvelle tendance, la politique étrangère du Japon a commencé elle aussi à intégrer des références aux valeurs. Ainsi, dans un discours prononcé le 30 novembre 2006, Asô Tarô, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement d’Abe Shinzô (premier ministre de septembre 2006 à septembre 2007), successeur de M. Koizumi, a mentionné la démocratie, la liberté, les droits de l’homme, la primauté du droit et l’économie de marché comme les « valeurs universelles » que le Japon entendait mettre en avant dans la conduite de sa politique étrangère. C’est à Asô Tarô qu’on doit les concepts de « diplomatie orientée vers les valeurs » et d’« arc de liberté et de prospérité », conçus comme ce que l’on pourrait appeler le quatrième pilier, ou principe, de la politique étrangère du Japon. Toujours dans le même discours, il a déclaré : « Le Japon ne le cède à personne pour ce qui est de l’attachement aux valeurs de liberté, de démocratie, de respect pour les droits de l’homme et la primauté du droit. »
Sous le gouvernement de M. Abe, la diplomatie japonaise a donc pris une orientation qui mettait davantage l’accent sur les valeurs. Mais cette tendance s’est inversée quand Fukuda Yasuo lui a succédé, en septembre 2007. La politique étrangère du gouvernement Fukuda s’est recentrée sur l’Asie et a cherché à remédier à la détérioration des relations sino-japonaises provoquée par les visites du premier ministre Koizumi au sanctuaire de Yasukuni. Tokyo a alors parlé d’une « diplomatie de la synergie » fondée sur deux axes : l’alliance nippo-américaine et les relations avec l’Asie. Pour renforcer les liens avec la Chine, pays différent du Japon tant en termes de valeurs que de système politique, il convenait de minimiser l’idée de « diplomatie des valeurs ». M. Fukuda démissionna en septembre 2008 et fut remplacé par Asô Tarô, dont le gouvernement adopta lui aussi une approche prudente et conventionnelle de la politique étrangère, avec peu de références à l’« arc de liberté et de prospérité » dont M. Asô avait parlé lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères. Le concept de « diplomatie orientée vers les valeurs » ne parvint pas à trouver beaucoup d’écho au ministère des Affaires étrangères ou dans les rangs des hommes politiques au pouvoir.
Le Japon n’en entreprit pas moins de renforcer ses relations avec les pays partageant ses valeurs de liberté et de démocratie et de mettre en avant ces valeurs communes dans son réseau de relations internationales. Lors du sommet qui les réunit en juin 2006, le premier ministre Koizumi et le président Bush publièrent une déclaration conjointe, intitulée « L’alliance nippo-américaine et le nouveau siècle », où ils disaient ceci : « Les États-Unis et le Japon font front commun non seulement contre les menaces mais aussi pour faire progresser les valeurs universelles fondamentales telles que la liberté, la dignité humaine et les droits de l’homme, la démocratie, l’économie de marché et la primauté du droit », observant au passage que « ces valeurs sont profondément enracinées dans la longue tradition historique des deux pays. » Et, en mars 2007, le Japon et l’Australie, dans une déclaration commune sur la coopération en matière de sécurité, affirmaient leur engagement « en faveur du développement continu de leur partenariat stratégique en vue de refléter les valeurs et les intérêts partagés ». L’Australie, le Japon et les États-Unis ont mis en place le Dialogue stratégique trilatéral, qui se poursuit depuis 2006, afin de faciliter leur coopération dans les pays d’Asie-Pacifique qui partagent les mêmes valeurs universelles.
En décembre 2010, les ministres des Affaires étrangères du Japon, de la Corée du Sud et des États-Unis se sont rencontrés à Washington et ont discuté de la réponse à apporter au bombardement de l’île de Yeonpyeong par la Corée du Nord. Dans leur déclaration commune, il est dit que « en tant que trois grandes économies partageant les mêmes valeurs, les trois pays ont pour cause et responsabilité communes le maintien de la stabilité et de la sécurité dans la région Asie-Pacifique et à l’échelle planétaire ». Outre cela, la visite en Inde effectuée en août 2007 par le premier ministre Abe témoignait clairement que ces deux pays dotés de valeurs communes étaient disposés à coopérer au niveau stratégique dans le contexte de l’essor de la Chine. La déclaration conjointe rédigée par M. Abe et le premier ministre indien Manmohan Singh comportait aussi une référence au partage de valeurs universelles telles que la liberté et la démocratie. Tous ces signes convergent pour montrer que, depuis cinq ans environ, le Japon renforce ses liens de coopération avec les pays de la région Asie-Pacifique avec lesquels il partage des valeurs. Cette orientation est perçue comme importante en termes d’équilibre stratégique pour faire contrepoids à l’essor militaire de la Chine.
Dans le même temps, sur la scène politique intérieure, le Parti libéral-démocrate, au pouvoir depuis très longtemps, a perdu les élections législatives d’août 2009 et s’est fait évincer. Le mois suivant, le nouveau gouvernement mis en place avait à sa tête le premier ministre Hatoyama Yukio, chef du Parti démocrate. M. Hatoyama a invoqué la « fraternité » (yûai) en tant que pivot de sa politique et présenté l’établissement d’une communauté de l’Asie de l’Est comme un des piliers de sa politique étrangère. Après avoir affirmé le désir de coexister et de prospérer de concert avec les nations qui affichaient des valeurs différentes de celles du Japon, il a posé l’amitié avec la Chine, fondée sur une « diplomatie fraternelle », comme un objectif essentiel. En ce qui concerne l’intégration en Asie, il a pris pour modèle la pensée de Richard Nikolaus von Coudenhove-Kalergi, considéré comme le père de l’intégration européenne. Toutefois, au cours de son bref mandat (jusqu’en juin 2010), les relations avec les États-Unis ont beaucoup souffert des difficultés rencontrées dans le transfert de la base des marines américains de Futenma, située dans l’île d’Okinawa.
On est donc en droit de dire que la diplomatie japonaise des dix dernières années s’est déployée dans une double direction : d’une part la volonté de mettre sur pied, autour de l’axe constitué par l’alliance nippo-américaine, une « ligue des démocraties » regroupant les pays partageant les mêmes valeurs et, d’autre part, une attention particulière à la coopération régionale en Asie de l’Est, avec pour point de mire les relations sino-japonaises.



