Goûter aux « joies du travail »
Ôyama Yasuhiro n’était pas du tout sûr d’avoir pris la bonne décision en recrutant les jeunes filles. Il se demandait si elles n’auraient pas été plus heureuses dans un centre pour handicapés mentaux que dans une entreprise où elles devaient travailler. Peu de temps après, il est allé dans un temple zen pour assister à une cérémonie et il a demandé son avis sur le sujet à un moine qui lui a répondu de la façon suivante :
« Pour être heureux, l’homme a besoin de quatre choses : être aimé, être apprécié, avoir un rôle à jouer et avoir l’impression d’être utile. Pour éprouver le bonheur que procure le fait d’être apprécié, d’avoir un rôle à jouer et de se sentir utile, il faut travailler dans une entreprise. Dans une institution spécialisée, c’est totalement impossible. »
Dès lors, M. Ôyama a commencé à recruter activement des personnes handicapées. « L’idée que pour être heureux, l’homme doit travailler et assurer son indépendance économique m’a fait beaucoup réfléchir. Et je me suis dit que j’étais peut-être dans une position qui me permettait d’y contribuer », précise-t-il.
Le Japon a adopté la Loi pour la promotion du recrutement des personnes présentant un handicap physique dès le mois de juillet 1960. Mais il a fallu attendre 1987 pour que les handicapés mentaux bénéficient des mêmes droits. Tant qu’elles n’ont pas été soutenues par la loi, les entreprises qui souhaitaient engager des handicapés mentaux ont été livrées à elles-mêmes. N’ayant aucun manuel ou aucune formation à leur disposition, elles ne pouvaient procéder que par tâtonnements.
Ôyama Yasuhiro a, pour sa part, fini par se rendre compte que, quelles que soient leurs limites, les employés handicapés mentaux de son entreprise étaient tous au moins capables de faire la différence entre les couleurs. S’ils étaient en mesure d’arriver sans encombre jusqu’à leur lieu de travail, c’est bien parce que les feux de signalisation ne leur posaient pas de difficulté. Il a donc décidé d’utiliser des couleurs pour leur faciliter la tâche.
C’est ainsi que pour expliquer clairement à ses employés handicapés comment mesurer les quantités de matières premières utilisées pour faire des craies, il a mis au point un code de couleurs qui leur a permis de se concentrer complètement sur leur travail. Pour que les handicapés puissent donner toute leur mesure, il suffit, de toute évidence, que leur entreprise leur procure un cadre de travail adéquat.
M. Ôyama se demandait si les résultats des handicapés mentaux de son entreprise seraient comparables à ceux des autres employés, en termes de production. La réponse s’est avérée positive et la productivité de Nihon Rikagaku Industry a même commencé à augmenter. A l’heure actuelle cinquante-sept des soixante-seize employés de l’entreprise sont des handicapés mentaux, dont 60 % sont atteints d’un handicap sérieux.


