Un film documentaire suit le couturier japonais Nakazato Yuima alors qu’il s’apprête à participer au prestigieux Salon parisien de la haute couture. À l’occasion d’un voyage qu’il fait à Nairobi, le designer est frappé par le gaspillage imputable à l’industrie de la mode, et cela l’incite à changer radicalement sa façon de travailler en vue de préserver l’avenir de l’habillement.

Avoir bonne apparence a un prix

L’industrie de la mode a une énorme empreinte écologique. Le secteur du textile consomme de gigantesques quantités d’eau, répand du dioxyde de carbone dans l’atmosphère et produit des monceaux de déchets industriels. Outre cela, son recours massif aux matériaux synthétiques contamine les écosystèmes, via les microfibres générées par le lavage des vêtements. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement estime que seule l’industrie pétrolière dépasse le secteur de la mode en termes d’impact écologique.

Le fardeau des pratiques de gaspillage propres au secteur de la mode repose en grande partie sur le monde en développement, à mesure que les pays avancés expédient leurs vêtements usagés et excédentaires dans les pays pauvres de l’Amérique du Sud, de l’Afrique et d’ailleurs. Nairobi, la capitale du Kenya, deuxième plus grand marché mondial du vêtement d’occasion et cimetière tentaculaire de tissus, illustre bien ce phénomène.

Le film documentaire Moeru doresu o tsumuide (Dust to Dust, La poussière à la poussière), tourné en 2023, met à nu le secret inavoué de la mode par l’intermédiaire d’un étonnant avocat du changement, le grand couturier japonais Nakazato Yuima. Ce film, réalisé par Sekine Kôsai, suit Nakazato de Nairobi à Tokyo et Paris alors qu’il se prépare pour le Salon parisien de la haute couture et se bat pour l’avenir de la mode.

Une grande partie des déchets rejétés par l'industrie du vêtement des pays avancés finit dans les sites d'enfouissement du Kenya. (© Generation 11)
Une grande partie des déchets rejétés par l’industrie du vêtement des pays avancés finit dans les sites d’enfouissement du Kenya. (© Generation 11)

Un membre de la profession cherche des façons de changer les choses

Nakazato déclare que son intérêt pour les questions écologiques remonte à son enfance, quand il a compris que les hommes doivent vivre en harmonie avec la nature. Mais en tant que personne dont la mode est le gagne-pain, dit-il, il a mis longtemps à se rendre compte qu’il était urgent de convertir l’industrie textile à un modèle durable fondé sur le cycle de vie des vêtements. « La question me dévorait », admet-il. « Mais les années ont passé sans que je sache quoi faire pour y répondre. »

Nakazato a lancé la marque Yuima Nakazato en 2009, à l’âge de 24 ans. En pleine ascension dans son secteur d’activité, il a fait ses débuts au prestigieux Salon parisien de la haute couture en 2016, l’année où l’historique Accord de Paris, signé au mois de décembre précédent, est entré en vigueur. Cet accord a provoqué un changement dans la perception mondiale du changement climatique. Le secteur de la mode, touché lui aussi par ce changement, a commencé à prendre conscience de l’envergure de son impact écologique.

C’est aux alentours de cette époque que Nakazato dit s’être forgé une idée plus claire de l’approche qu’il voulait adopter. « Beaucoup de gens de ma génération se sont ralliés au mouvement écologique », raconte-t-il. « Ils prônaient l’adoption de nouvelles technologies et tissaient des réseaux d’invidus partageant le même état d’esprit, dans l’idée de transformer le secteur d’activité. En collaborant avec des membres de ce groupe, j’ai commencé à avoir l’impression que nous pouvions vraiment faire bouger les choses. »

Animé par le désir d’agir, Nakazato a visité des centres de recyclage et autres installations de traîtement des déchets pour s’informer sur la façon dont on se débarrassait des vêtements et se faire une idée plus précise des matériaux et des modèles difficiles à recycler. Après quoi il a appliqué ce qu’il avait appris à son propre processus de création. L’idée du film documentaire, née de ces initiatives, a émergé lors d’une discussion avec le réalisateur Sekine Kôsai sur les champs d’enfouissement kenyans débordant de vêtements rejetés par le reste du monde. Nakazato et Sekine, qui avaient déjà collaboré sur divers projets, ont dressé des plans pour visiter le site et rendre compte de cette expérience.

Des montagnes de vêtements rejetés

En 2022, Nakazato a mis en suspens les préparatifs de son voyage à Paris pour se rendre au Kenya, et atterri à Nairobi au mois d’octobre avec une équipe de tournage. Caméras en action, il sillonne les rues et les passages du gigantesque marché de Gikomba, le plus grand site mondial de vente de vêtements d’occasion. Il y a trouvé des conteneurs de transport remplis de ballots de 40 à 50 kilos de vêtements expédiés des quatre coins du monde. Le film montre des vendeurs du marché en train d’examiner les contenus, en sélectionnant les articles réutilisables ou réparables en vue de les revendre et en rejetant tout ce qui leur semblait irrécupérable. Ces monceaux de tissus indésirés sont expédiés au centre d’enfouissement situé à proximité.

Nakazato se fraye un chemin à travers le tentaculaire marché de Gikomba.(© Generation 11)
Nakazato se fraye un chemin à travers le tentaculaire marché de Gikomba.(© Generation 11)

Le film suit ensuite Nakazato jusqu’à l’un des dépotoirs de la ville grouillant de tissus mis au rebut. Dans cette scène apocalyptique pullulent les hordes de grands oiseaux, ressemblant à des vautours, en train de fouiller dans les monceaux fumants de vêtements. Nakazato est arrivé au Kenya avec une idée claire de ce qu’il allait trouver. Mais aucune recherche, aussi poussée fût-elle, n’aurait pu le préparer à la réalité de la situation. La caméra braquée sur lui, il fouille le site des yeux, sidéré et frappé de mutisme par la désolation de la scène et la puanteur suffocante.

Avec le recul, Nakazato dit que cette expérience l’a affecté plus profondément qu’il ne l’aurait jamais imaginé. « C’était tellement accablant que je ne savais pas comment exprimer ce que je ressentais. Tout ce que je savais, c’est que je ne pouvais pas l’ignorer. » À deux mois seulement du Salon parisien de la haute couture, Nakazato a décidé de mettre au rebut ses modèles précédents et de repartir à zéro, en essayant d’exprimer les émotions éveillées par son voyage à Gikomba.

Dans son documentaire, Sekine offre aux spectateurs une vision intime de Nakazato plongé dans le processus de création. « C’était dur d’avoir la caméra braquée sur moi en permanence et le réalisateur en train de titiller mes pensées intimes », dit affablement Nakazato à propos du tournage. « Ce fut une expérience unique en son genre. »

Nakazato regarde fixement et d'un air hébété les monceaux fumants de vêtements indésirés. (© Generation 11)
Nakazato regarde fixement et d’un air hébété les monceaux fumants de vêtements indésirés. (© Generation 11)