Dix ans plus tard, en 2021, le soutien de tous est toujours aussi solide
Yokouchi Masahiro, à l’époque directeur du magasin Sanseidô de Sapporo, et actuel directeur général à la maison mère, se souvient :
« Quand le magasin de Rumoi a ouvert, je lui ai dit : si le magasin s’avérait déficitaire après deux ou trois ans d’activité, nous serions peut-être obligés de nous retirer. »
Il ne s’attendait pas, dix ans plus tard, à trouver tous les acteurs de la ville toujours aussi actifs et motivés au soutien de leur librairie. L’association citoyenne existe toujours, elle a changé son nom en « Les supporters de la librairie Sanseidô à Rumoi », mais se réunit toujours mensuellement pour imaginer de nouvelles actions de soutien. M. Kon, le gérant du magasin, et M. Watanabe, le vice-maire de Rumoi, participent eux-mêmes souvent aux réunions. La première année, les membres de l’association s’étaient portés volontaires pour ficeler les magazines avant leur mise en présentoir afin de pallier au manque de personnel.
Depuis, bien d’autres actions ont été mises en place, des clubs de lecture pour les enfants comme pour les adultes. Le 15 de chaque mois, une vente hors les murs est organisée pour les personnes âgées qui viennent en ville percevoir leur pension. Le responsable du stand, Hanzawa Toyohide, en profite pour faire la conversation avec les personnes âgées qui viennent voir ce qu’il a à leur proposer cette fois-ci.
Les ventes ne sont pas mirobolantes, mais si l’action hors les murs n’était pas maintenue, certaines personnes perdraient tout contact avec les livres. L’action des volontaires permet de maintenir un équilibre entre les exigences de la gestion commerciale et celles du service public. M. Hanzawa, ancien directeur de collège, a rejoint l’association des supporters il y a quatre ans, quand il a pris sa retraite. Il est également un vieil ami de M. Kon, de l’époque de l’ancienne librairie en centre-ville.
En 10 ans, le nombre des détenteurs d’une carte de fidélité Sanseidô à Rumoi est passé à 17 000. La bibliothèque municipale apporte aussi son soutien en délivrant une carte à tamponner aux enfants. À chaque visite d’un magasin Sanseidô ou de la bibliothèque, ils font tamponner leur carte, et au bout de 10 marques, ils reçoivent un cadeau.
La soif de lire encore et toujours
Le fait qu’une population ou une communauté se sente « en proximité » avec l’image d’un espace rempli de livres est considéré comme un critère important par Sanseidô dans le processus de décision d’ouvrir un nouveau magasin. Les invitations à venir s’installer dans une ville sont nombreuses. Certaines de ces communautés possèdent une plus grande population, autrement dit un potentiel commercial plus attractif que Rumoi, et ont pourtant été refusées. La raison est souvent le sentiment de distance entre la population locale et l’image de la librairie. Pour Sanseidô, ouvrir un magasin dans une communauté qui s’est déjà habituée à vivre sans librairie depuis longtemps, ou a pris l’habitude de faire 30 minutes en voiture pour se rendre dans la ville voisine pour acheter un livre, est trop risqué.
Ce qui a forcé la décision à Rumoi, au contraire, c’est cette « soif d’une librairie » qui était perceptible chez les habitants. Les citoyens se sont mobilisés pour faire venir Sanseidô à Rumoi parce qu’ils se sont identifiés à la question de prouver qu’une librairie était commercialement vivable dans leur ville.
La disposition optimale des livres sur les rayonnages est un équilibre dynamique, matière à perpétuels remaniements, essais et erreurs. La foire sur le thème des izakaya (les bistros japonais) organisée cette année, en compensation à la crise sanitaire qui a drastiquement réduit les occasions de boire ensemble, a connu une réaction très positive. De nouveaux événements sont planifiés tous les deux mois : au printemps, une foire agricole, une foire aux bentô, ou une foire à l’artisanat ; des événements en plein air l’été.
Plus personne ne veut voir un libraire attendant le client armé de son plumeau à poussière. Refaites vos étagères en permanence et la poussière n’aura pas le temps de s’accumuler ! explique M. Kon. À l’époque où il est si facile d’acheter en ligne, le téléphone n’arrête pas de sonner pour noter une commande ! Pourquoi ? C’est probablement pour la chaleur du contact humain que les gens se tournent vers la librairie locale. Les membres du personnel ont tous des personnalités bien tranchées.
Il y a 5 ans, Masato, le fils de M. Kon, âgé de 47 ans, a quitté son emploi à Sapporo et a rejoint le personnel du magasin. Enfant, il se souvenait de son père à la maison, regardant des matchs de base-ball à la télé devant un verre de saké. Avant de travailler avec lui, il ne s’était jamais imaginé que son père était quelqu’un qui mettait tant de passion et d’énergie à vendre des livres.
« Mon père travaille depuis de longues années. Il arrive au magasin très tôt le matin et prend une longue pause l’après-midi. Et pendant sa pause : il lit des livres. Ce que sera cette ville dans 10 ans, personne ne le sait. L’avenir est incertain, mais c’est pour cela que je veux me donner à fond pour ce qu’il y a à faire devant mon nez. Et je veux que la librairie de Rumoi reste. De tout mon cœur. »
(Photo de titre : le gérant du Rumoi book center, Kon Takumi, et son fils Masato. Toutes les photos sont de l’auteur de l’article)

