Des meurtres impliquant des hikikomori

En mai 2019, un homme de 51 ans armé de deux couteaux attaqua des écoliers et des adultes qui attendaient un car scolaire à Kawasaki, dans la préfecture de Kanagawa, avant de se suicider. Il y eut deux morts et 18 blessés. Quatre jours plus tard, un ancien vice-ministre administratif au ministère de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche, âgé de 76 ans poignarda son fils de 44 ans, qui vivait avec lui à Nerima, un arrondissement de Tokyo. En guise d’explication, il déclara qu’il avait peur que son fils fasse du mal aux gens de son entourage, comme cela s’était produit à Kawasaki. (Voir notre article lié : Père assassin, mère dépressive, fille suicidée et fils « hikikomori » : l’enfer familial d’un haut fonctionnaire japonais)

« Le responsable de l’attaque de Kawasaki et l’homme assassiné à Nerima ont tous deux été présentés comme des hikikomori », dit Kawakita. « Bien entendu, il n’existe pas de lien direct entre le retrait de la société et des crimes aussi rares que les meurtres commis au hasard. Ce qui m’a interpellé dans ces deux affaires, ce sont les réactions du public dans le genre “si tu dois te suicider, fais-le tout seul“ et “le père a fait de son mieux pour assumer sa responsabilité“. J’ai eu l’impression que ces réactions reposaient sur l’idée que le suicide ou le meurtre d’un membre de sa famille étaient admissibles tant qu’ils ne portaient pas préjudice à d’autres personnes. Dans des affaires précédentes où des parents, désespérés par l’avenir qu’ils imaginaient pour leurs enfants handicapés, les ont tués, des gens qui avaient pitié d’eux se sont mobilisés pour réclamer une réduction de leur peine. Suite à quoi les personnes handicapées ont protesté contre l’idée que, si on les assassinait, c’était regrettable mais compréhensible. Est-on vraiment en droit de considérer le meurtre d’un fils par son père à Nerima comme une fatalité ? »

Un manque d’acceptation de la société

Dans la société japonaise, on parle de plus en plus de « responsabilité personnelle », mais dans le cas des hikikomori, la responsabilité semble placée au niveau familial. À quand remonte cette idée ? Voici ce qu’en dit Kawakita :

« À l’époque de la civilisation agricole, les enfants étaient élevés par la collectivité et le foyer était la cellule de production économique, mais pendant les années de croissance économique rapide du Japon, c’est dans l’entreprise que le travail a pris place, et le foyer est devenu l’endroit où l’on rentre après le travail. Les sociologues disent parfois que les dernières fonctions laissées au foyer sont la détente et l’éducation des enfants. Les soins infirmiers et médicaux ont eux aussi été transférés à l’extérieur et, à mesure que les gens mouraient à l’hôpital, leurs funérailles ont cessé de se dérouler à la maison. Le foyer est devenu un endroit de plus en plus privé, où les personnes extérieures à la famille avaient rarement accès. En conséquence de quoi, la réussite d’un foyer en est venue à se mesurer à l’aune des résultats de l’éducation des enfants. Si ces derniers tournent mal, c’est que le foyer est mauvais. Et si un enfant se met en retrait de la société en raison de brimades subies à l’école ou de problèmes avec les autres au travail, les parents en éprouvent un sentiment de honte, qui les pousse à couper les liens avec le monde extérieur et à se cacher. »

Mais le problème ne se limite pas aux idées que se font les familles de ce genre. Kawakita pointe aussi du doigt un recul de l’acceptation sociale.

« Dans toutes les sociétés, il existe des gens qui sont dans l’incapacité de travailler, et il y en a toujours eu un certain nombre qui n’arrivent pas à s’intégrer. Or il y a très peu de dispositifs de soutien à leur disposition, notamment lorsqu’ils sont adultes. Le manque d’acceptation sociale les conduit à s’enfermer chez eux. Pendant l’après-guerre, grâce au triple soutien que constituaient la croissance rapide, l’emploi à vie et la présence à plein temps des ménagères au foyer, tout semblait aller de soi à mesure que les citoyens bougeaient, passant de la famille à l’école et au lieu de travail. C’est ce que le sociologue de l’éducation Honda Yuki appelle le “modèle de mobilité sociale japonais de l’après-guerre“. Mais dans les années 1990, les trois soutiens mentionnés n’étaient plus là. Dans un sens, il se pourrait que le changement social ait mis en lumière une inadéquation des liens entre la famille et la société qui était présente depuis le début. »