La réticence à accepter l’aide sociale
Dans son livre, Kawakita présente de nombreux exemples concrets de familles comprenant des enfants adultes retirés de la société. Dans bien des cas, les parents se battent pendant des décennies sans demander de l’aide et attendent d’avoir un âge avancé pour solliciter des conseils. L’idée de bénéficier d’une assistance publique ou de tout autre soutien est difficile à admettre tant pour les hikikomori que pour leurs parents.
« Peut-être le jugement de la société est-il sévère, mais les reclus ont aussi intériorisé un préjugé contre le recours à l’assistance publique. Il leur semble inacceptable de tomber dans une situation qu’ils assimilent à la fin du monde. Piégés par leur préjugé contre l’aide sociale, ils se trouvent dans l’incapacité de demander de l’aide. Mais il en résulte une détérioration inutile de leur situation, qui peut entraîner de graves conséquences, telles qu’une mort à l’écart de la société. Indépendance ne veut pas dire absence totale de dépendance à autrui, et il est raisonnable de dépendre modérément des gens et des systèmes. »
Ceci étant, quel raisonnement doivent adopter les hikikomori et leurs familles, et comment doivent-ils s’y prendre pour bénéficier d’un soutien ?
« Kumagaya Shin’ichirô est un universitaire, souffrant d’une paralysie cérébrale, qui effectue des recherches en pédiatrie et autres domaines au Centre de recherche pour la science et la technologie avancées de l’Université de Tokyo. Il prône le concept d’“indépendance via la dispersion de la dépendance“, selon lequel l’indépendance passe par l’augmentation du nombre de gens et de lieux dont on est dépendant en sus de la famille. Mais il y a des limites à l’offre d’abris permettant de protéger des parents de leurs rejetons violents ou de prêts pour couvrir les dépenses immédiates, l’aide sociale constituant l’ultime filet de sécurité. Si bien que l’éventualité de ne pas être en mesure de dépendre des autres existe bel et bien. »
Kawakita propose une suggestion pour les parents en difficulté : « Il y a une chose toute simple que vous pouvez faire tout de suite en tant que parent. C’est de trouver en dehors de la maison une personne à qui parler de ce qui se passe à l’intérieur. Ce pourrait être quelqu’un qui travaille dans l’aide sociale ou juste une connaissance. Il pourrait vous faire découvrir un service auquel vous pouvez avoir recours. Peut-être certains s’imaginent-ils que ces services sont réservés à une catégorie d’individus en situation déplorable, mais le système public d’aide sociale intègre aussi des services ordinaires comme les crèches gratuites. Tout le monde bénéficie d’une façon ou d’une autre des recettes fiscales. Vous devez vous convaincre qu’il n’y a rien de mal à faire appel aux programmes publics d’aide sociale, et vous devez aussi créer un ou plusieurs points de dépendance en dehors de la famille. »
Un large soutien aux familles
Pourtant, même lorsque les parents consentent finalement à demander de l’aide, il peut arriver que les consultations qu’ils effectuent soient improductives. Ils doivent parfois se contenter de réponses comme « revenez si vous avez un autre problème », sans recevoir le moindre conseil pratique.
« Lorsqu’une consultation s’avère une mauvaise expérience, certaines personnes se découragent et se sentent blessées dans leur fierté. Chercher conseil à l’aveugle n’est pas toujours opportun. Bien sûr qu’il faudrait qu’ils recoivent de l’aide, mais les gens qui ont peur de causer du problème aux autres se disent peut-être aussi qu’ils ne veulent pas que les autres leur en causent... Dans une société où les espoirs de croissance économique se sont évanouis, les gens sont enclins à penser davantage aux risques que présentent les relations personnelles qu’aux avantages qu’elles apportent. Il est désormais courant de parler de valeur à propos de l’argent. Dans leurs bilans individuels, certains semblent préoccupés par les pertes, même bénignes. Cela étant, je pense qu’il est nécessaire de trouver une forme de soutien qui apporte clairement des avantages une fois la discussion terminée. »
Kawakita remarque toutefois que le soutien aux familles d’hikikomori a changé.
« Jadis, le soutien aux hikikomori était toujours conçu pour atteindre des objectifs bien précis, et il s’arrêtait si ces derniers n’aboutissaient pas. Si, en particulier, le reclus concerné refusait le soutien, il devenait difficile d’avancer. Mais aujourd’hui, le soutien s’est élargi et il s’adresse à l’ensemble des besoins de tous les membres de la famille. Comme le montre le schéma ci-dessous, chacun d’entre eux a accès à différentes sources d’information sur les opportunités de forger des liens avec l’extérieur. Le premier pas consiste à partager ces informations. »
« Certaines personnes semblent allergiques à des mots comme “soutien“ et “liens“. Mais il existe des options, pour les parents et les autres, qui ne requièrent pas le recours aux programmes formels de soutien. Si un hikikomori, par exemple, joue au go ou au shôgi, il peut chercher d’autres joueurs et les inviter à venir faire une partie. Et les parents n’ont pas à se sentir tenus de nouer des liens pesants avec d’autres membres de la communauté pour prendre soin de leurs enfants hikikomori. Il peut suffire d’élargir le champ des interactions ordinaires avec le voisinage et de rester attentif à ce qui se passe.
« On est en droit d’attendre de la société qu’elle intègre un certain nombre de hikikomori et autres individus qui sont passés, pourrait-on dire, à travers les mailles du filet. J’aimerais que les gens en prennent acte et traitent ces “autres“ non pas comme des cas spéciaux mais comme des compagnons, membres à part entière de notre société. »
(Reportage et texte de Kuwahara Rika, de Power News. Photo de titre : Takasu/Pixta)

