Le choix du motif

— M. Morohashi, votre tatouage représente la scène du guerrier « Sluice gate entry » du Suikoden [« Au bord de l’eau », un classique de la littérature chinoise], tandis que vous, M. Kômura, vous avez un démon hannya. Comment avez-vous choisi vos motifs ?

M.Y.  Cela dépend probablement du tatoueur, mais dans mon cas, il y avait un livre avec des échantillons et j’y ai jeté un œil, pendant que j’attendais mon tour. Je pense que j’ai feuilleté les pages de ce livre pendant à peu près une demi-heure. Je me suis arrêté sur celui-ci et j’ai dit : « C’est le plus cool, je veux celui-là ». C’était un peu comme si je choisissais une coupe de cheveux chez le coiffeur (rires).

Je n’étais pas un yakuza très appliqué, et même si j’étais censé retourner voir le tatoueur toutes les deux semaines, je n’ai pas arrêté d’oublier mes rendez-vous, ce qui le rendait furieux. J’ai commencé à avoir peur de lui et j’ai tout simplement fini par ne plus y aller. Donc maintenant, ce ne sont plus que les contours d’une forme, sans partie colorée à l’intérieur. Je ne retournerai jamais à la vie de yakuza, mais j’ai toujours envie de remplir ces contours pour avoir un tatouage complet.

K.R.  J’ai choisi un hannya parce que ce n’est pas très commun. Beaucoup avaient des dragons et des carpes. Vous pouvez demander quelque chose d’unique, et vous pouvez même dire que vous aimez particulièrement telle ou telle partie d’un dessin. C’est juste que je n’aime pas faire comme les autres.

Au départ, je voulais me faire tatouer tout le corps, les bras et la poitrine aussi, mais dans ce cas-là, si vous commencez, il faut que vous alliez jusqu’au bout. Et comme j’allais souvent en prison, je me suis que je ne devais pas m’investir plus que nécessaire. J’ai donc décidé de me contenter du dos. Et aussi une autre raison est que je suis très sensible à la chaleur donc je voulais aussi pouvoir porter des manches courtes (rires).

Si vous avez des tatouages, vous ne pouvez pas aller dans des bains publics ou à la piscine, mais ça, ça ne me dérange pas vraiment. Je ne pense pas qu’il y ait besoin d’effacer quelque chose qui est déjà là.

— Est-ce que vous montrez parfois vos tatouages ? Est-ce que les gens ont peur quand ils les voient ?

M.Y.  Montrer mes tatouages pour faire peur à des gens ordinaires, comme dans une scène de film ou de manga, serait à mon sens pathétique.

K.R.  Je pense que cela dépend de la personne. Il y a des gens qui montrent leurs doigts manquants ou qui vont dans des bars et qui parlent fort de « aniki » (le patron). Moi, je préférais juste qu’ils la ferment (rires).

M.Y.  Mes tatouages ne sont pas faits pour être montrés aux gens pour frimer, ils font partie de moi. Ce sont des soutiens émotionnels. J’ai comme la sensation que le dessin que j’ai dans le dos me pousse à aller de l’avant.

Récemment, j’ai vu des gens avec des tatouages japonais sur les bras et la poitrine qui ne se pas font prier pour les montrer. Ils sont en T-shirt mais ils n’ont rien dans le dos. À notre époque, on commençait par le dos et après on faisait le reste. Mais maintenant que la culture étrangère du tatouage s’est immiscée, le style japonais commence à être vu comme quelque chose qu’il faut montrer. Les bras et la poitrine sont plus faciles à montrer, voila pourquoi. En d’autres termes, c’est une mode, ni plus ni moins. D’une certaine manière, je pense qu’on peut dire que l’époque où « tatouage = yazuka » est révolue.

(Interview effectuée par Mori Kazuo, Koizumi Kôhei et Power News. Toutes les photos © Ikazaki Shinobu)

(Lire également notre article : « Irezumi » : histoire du tatouage au Japon)