Un système favorable au ministère public

Les êtres humains commettent parfois des erreurs. Quand cela se produit, la personne qui s’est trompée est d’autant plus crédible qu’elle sait reconnaître ses torts et s’excuser. C’est une chose dont nous avons eu l’occasion de prendre particulièrement conscience en 2011, après la catastrophe du 11 mars.

Pourquoi y a-t-il toujours autant d’accusations injustifiées dans le système judiciaire japonais ? La première raison, c’est le manque de transparence dans la communication des preuves et des témoignages. Prenons pour exemple l’affaire Mainali sur laquelle j’ai enquêté en tant que journaliste. Le conflit qui a opposé l’accusation et la défense à propos de la communication des pièces du dossier fait penser au jeu de Reversi, dans lequel chaque joueur retourne les choses à sa façon et transforme la vérité en mensonge et inversement. Ceux qui ne connaissent pas bien le monde de la justice doivent penser que les procureurs et les avocats de la défense sont sur un pied d’égalité. Or ce n’est absolument pas le cas. Si la défense cherche à se faire communiquer une pièce qui est défavorable au ministère public, celui-ci peut faire obstruction. Certains seront sans doute choqués de l’apprendre, mais c’est ce qui s’est passé pour Govinda Prasad Mainali.

Dans cette affaire, les tests ADN prouvaient dès le début que la salive trouvée sur le corps de la femme assassinée quinze ans plus tôt n’était pas celle de l’accusé. La défense a demandé à ce que ces tests soient considérés comme une nouvelle preuve, mais les procureurs ont freiné des quatre fers et n’ont donné leur accord qu’en juillet 2011.

Depuis le mois de mai 2009 et l’instauration de procès avec jury, toutes les pièces que demande la défense à l’accusation doivent lui être communiquées pendant les procédures préliminaires. Mais jusque-là, la bataille entre les deux camps ne se déroulait pas de façon équitable. Pour reprendre l’exemple de Reversi, seule l’accusation pouvait "obtenir les coins", les emplacements décisifs sur le plateau du jeu. Dans ces conditions, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un innocent ait été condamné à tort.

Remettre en question les hypothèses : une nécessité absolue

Un autre point sur lequel il faut insister, c’est la tendance de la police à ne pas vouloir revenir sur ses premières hypothèses dans une enquête.

Quand la décision d’accorder un nouveau procès à Govinda Prasad Mainali a été annoncée, un fonctionnaire du département de la police métropolitaine à qui l’enquête sur le meurtre avait été confiée a déclaré qu’« il n’y avait eu absolument aucune erreur au cours de l’enquête ». Je suis resté stupéfait quand j’ai entendu ce même policier affirmer qu’il était convaincu que l’accusé était le meurtrier parce qu’il l’avait vu sourire durant l’enquête !

Mener une enquête de cette façon, c’est faire preuve d’un manque total de responsabilité. Comment la police et le ministère public peuvent-ils dédommager Govinda Prasad Mainali pour les précieuses années qu’il a perdues uniquement à cause de leur comportement inadmissible ? Rien que de penser à la façon dont les choses se sont passées, je sens la colère monter en moi.

Les accusations mensongères portées contre cet homme originaire du Népal sont aussi le reflet du racisme des Japonais vis-à-vis des minorités ethniques. Le tribunal n’aurait pas condamné l’accusé à la prison à perpétuité s’il avait été originaire d’un pays d’Europe, des Etats-Unis, de la Corée du Sud ou de la Chine, et ce tout simplement à cause des réactions politiques que cela aurait provoquées. Parce qu’il n’était qu’un simple ouvrier journalier venu du Népal, une nation pauvre de l’Asie, Govinda Prasad Mainali a été considéré comme un suspect pendant l’enquête et déclaré coupable à l’issue d’un procès bâclé. D’ailleurs au moment où le meurtre a eu lieu, le Népal était le pays qui bénéficiait le plus de l’aide publique au développement dispensée par le gouvernement japonais. Pourtant le premier venu aurait compris qu’il ne pouvait pas être le meurtrier rien qu’en se rendant sur les lieux du crime. Le corps de la femme assassinée a été découvert à moins d’un mètre de la pièce où vivait le présumé coupable. La victime a été tuée en pleine nuit, le 8 mars 1997, mais son corps a été seulement retrouvé onze jours plus tard, le 19 mars. Si Govinda Prasad Mainali avait été l’auteur de ce crime, il aurait eu largement le temps de prendre la fuite. Or loin de chercher à quitter l’Archipel, il s’est présenté spontanément à la police parce qu’il avait dépassé la date limite de son autorisation de séjour au Japon. On voit mal comment quelqu’un — mis à part Hannibal Lecter, le tueur en série de Dragon rouge, le roman de Thomas Harris — aurait pu rester près de deux semaines à proximité du cadavre d’une femme qu’il avait assassinée.