Pourquoi nous courons

Courir a une influence non seulement sur la santé physique, mais aussi sur la santé psychologique.

Je demande souvent au gens que je rencontre pourquoi ils courent. Pour la plupart, il s’agit de se maintenir en forme ou de perdre du poids. Mais on assiste à une subtile évolution.

Dans un certain sens, c’est dur de courir. C’est même suffisamment douloureux pour que le stress et tout ce que vous gardez refoulé en vous vous apparaisse soudain comme de peu d’importance. Un vrai miracle ! En tout état de cause, on arrive à voir les choses positivement. Le fait de courir, dans cette société stressante, agit sans aucun doute comme un adjuvant pour la résolution des problèmes.

En outre, la douleur associée à la course à pied est assez adaptée à la mentalité japonaise.

Les sports au Japon ont tous plus ou moins reçu l’influence du « budô » (les arts martiaux) d’avant-guerre. La victoire est importante, mais plus important encore est le processus qui y conduit. Une importance particulière est attachée au niveau de souffrance que vous avez enduré et surmonté au cours de votre entraînement, car c’est ainsi que l’on fortifie son esprit. Aussi bien le base-ball que le football que le rugby, au bout du compte le point déterminant est toujours l’épaisseur de votre entraînement.

Cet aspect se retrouve sans surprise dans l’émergence du boum du marathon. Bien sûr, on ressent un petit pincement avant de se décider à courir au petit matin en plein hiver, ou pendant les grandes chaleurs de l’été. C’est un trait de caractère typiquement japonais qui fait qu’on y va quand même. C’est l’héritage de l’ancien esprit du « budô » qui fait que chacun se mesure à soi-même en se consacrant à son entraînement.

Bon nombre de mes amis courent tous les jours. Certains même deux fois par jours, matin et soir. J’en connais même qui rentrent chez eux en courant 50 kilomètres quand ils ont raté le dernier train à cause d’une soirée un peu trop arrosée. Ils courent tous le marathon entre 2 heures et demie et 3 heures et demie. M. Kawauchi Yûki, employé à la préfecture de Saitama et vainqueur du récent marathon Beppu-Ôita le 3 février dernier, est un digne représentant de ces coureurs-citoyens.

Du lien social et de nouvelles valeurs

D’autre part, la course à pied favorise l’émergence d’un nouveau sens des valeurs.

Pendant longtemps, le Japon a attaché une grande importance à l’éducation et à l’expérience professionnelle. De quelle université sortez-vous ? À quelle entreprise appartenez-vous ? Voilà les points par lesquels les gens étaient jaugés. Or, depuis l’effondrement de la bulle financière, ces valeurs sont renversées par les jeunes générations, et une nouvelle race de citoyens est apparue, appelée les « freeters ». Certains parmi eux se sont ouvert les voies du succès.

Le monde de la course à pied m’a enseigné bien des choses. Entre coureurs, on ne se demande jamais quel métier on fait ni de quelle université on sort. Car cela n’a aucun rapport avec votre capacité à la course. De nombreuses équipes se forment et se développent par exemple grâce à Facebook. Et quand ils se réunissent pour boire un coup, les soirées se passe à parler de « courir », car c’est leur intérêt commun. Et quand la soirée est finie, chacun retourne à sa vie privée.

Alors que dans la plupart des autres sports pour adultes, les équipes se forment  sur une communauté locale ou professionnelle, la course à pied favorise au contraire l’émergence de nouvelles connections sociales indépendantes du sentiment d’appartenance à un quartier ou au travail.