La génération numérique ne revient pas au papier

Même si les journaux japonais paraissent jouir de stabilité puisqu’ils sont soutenus par un lectorat fidèle, je ne crois pas qu’ils peuvent envisager l’avenir avec optimisme. Au contraire, ce qui me paraît caractériser le présent est que le futur est d’autant moins lisible que leur activité est aujourd’hui stable.

Comprendre pourquoi est aisé : au Japon comme en Occident, leur diffusion diminue à cause des progrès d’Internet et des téléphones portables. Dans l’université où j’enseigne, les étudiants, surtout ceux qui vivent seuls, ne lisent pas le journal. Les jeunes sont prêts à payer un abonnement de portable mais pas pour un journal.

La figure 2 illustre ce phénomène. Les chiffres proviennent d’une étude réalisée en 2005 et en 2010 par le NHK Broadcasting Culture Research Institute et portent sur le temps passé par les hommes à lire un journal ainsi que sur Internet. En 2010, ceux de la classe d’âge 20 à 29 ans ne passaient que quatre minutes par jour à lire le journal mais 68 minutes sur Internet. L’étude montre qu’en 2010, le temps que les trentenaires passaient à être connecté à un journal n’avait pas progressé par rapport à celui de la tranche d’âge 20-29 ans en 2005.

Il y a peu de temps encore, on pensait les jeunes qui trouvaient du travail et commençaient à se sentir à l’aise et responsables s’abonnaient à un journal. Mais cette idée n’a plus cours même dans le paradis des quotidiens qu’est le Japon. On peut en conclure que les jeunes qui ont grandi dans l’ère du numérique ne reviendront pas au papier.

Une vision confuse de la sortie du papier

Les journaux prennent différentes initiatives vis-à-vis de ce désintérêt des jeunes pour eux, mais aucune d’entre elles ne semble décisive. Il ne faut pas non plus oublier que les gestionnaires de journaux, parce qu’ils dépendent tant du papier qui passent par leurs innombrables centres de ventes, se montrent négatifs vis-à-vis de la transition vers le numérique qu’ils suivent avec une grande attention.

J’ai interviewé de nombreux cadres dirigeants de journaux sur leur stratégie numérique. « Si nous cherchions aujourd’hui à promouvoir le passage au numérique, les centres de ventes s’y opposeraient assurément. » m’ont-ils tous répondu.

C’est ainsi que le Yomiuri Shimbun, qui s’enorgueillit d’avoir 10 millions de lecteurs, ne peut utiliser une version numérique payante pour ceux qui n’achètent pas la version papier. L’Asahi Shimbun et le Nihon Keizai Shimbun (Nikkei) ont choisi une formule d’abonnement papier/Internet, et ne sont pas favorables à un abonnement Internet seul, qui dans leur cas, coûte presque autant que celui à la version papier. Beaucoup des journaux de province n’ont pas encore lancé de version numérique, et n’envisagent leur contenu Internet que comme une mise en appétit qui incite ceux qui la voient à acheter le journal papier.

Je conclurai en disant que la presse japonaise est un exemple de succès conforme au modèle traditionnel basé sur la demande intérieure. Il a pu grandir car il a su y répondre parfaitement. Ce modèle continue à fonctionner aujourd’hui, presque sans aucun changement. Dans les autres pays avancés, à commencer par les Etats-Unis, les business models sont en cours d’actualisation, avec des faillites et des fusions.

A quel moment cette actualisation se fera-t-elle au Japon ? Comment dans cinquante ans, au milieu du XXIe siècle, se sera développé le média connu sur le nom de « journal » dans la société créée par la nouvelle génération numérique ? Cachée dans l’ombre de son grand succès au siècle passé, la vision de l’avenir des journaux japonais n’est pas encore distincte.

(D’après un original écrit en japonais le 20 septembre 2013)