Le rôle important des concubines

L’empereur Akihito est le descendant direct à la sixième génération par filiation patrilinéaire de l’empereur Kôkaku (r. 1780-1816) qui a régné à la fin de l’époque d’Edo (1603-1868). L’empereur Ninkô (r. 1817-1846), qui a succédé à l’empereur Kôkaku, était le fils que celui-ci avait eu non pas avec l’impératrice mais avec une concubine (sokushitsu). Les trois empereurs suivants Kômei (r. 1846-1867), Meiji (r. 1867-1912) et Taishô (r. 1912-1926) ont eux aussi été conçus avec des concubines. L’épouse principale de l’empereur Meiji ne lui a en effet donné aucun enfant. Et d’après l’Agence de la maison impériale, près de la moitié des cent vingt-cinq empereurs qui se sont succédés sur le trône du Japon sont le fruit d’une union avec une concubine.

L’empereur Meiji, qui est souvent décrit comme un « homme fort », a eu cinq fils et dix filles avec ses cinq concubines. Mais deux de ces enfants étaient mort-nés et huit autres sont décédés quelques mois après leur naissance. Le seul des cinq fils du souverain qui a atteint l’âge adulte lui a succédé sous le nom d’empereur Taishô. La lignée a donc survécu de justesse.

Si l’empereur Meiji n’avait eu aucun descendant mâle, on peut toutefois supposer qu’on lui aurait sans doute trouvé un successeur dans les maisons princières collatérales, comme cela s’était fait auparavant. Dans l’histoire du Japon, il existe des exemples de précédents où le nouvel empereur a été choisi dans une branche collatérale avec un lien de parenté au huitième ou au dixième degré. Jusqu’à la fin de l’ère Meiji, les concubines et les maisons collatérales ont joué le rôle d’un « filet de sécurité » qui a permis d’assurer la continuité d’une lignée fondée sur les descendants mâles de filiation patrilinéaire.

L’exemple des empereurs Taishô et Shôwa

L’empereur Taishô qui passait pour un lettré a décidé de ne pas avoir de concubines. De santé fragile depuis son plus jeune âge, il n’est resté sur le trône que quinze ans. Il a eu quatre enfants avec son épouse, l’impératrice Sadako, qui étaient tous des garçons, à savoir le prince Hirohito (le futur empereur Shôwa), le prince Chichibu, le prince Takamatsu et le prince Mikasa dont il a été question plus haut. La survie de la lignée impériale a paru assurée pour un temps.

L’empereur Shôwa (r. 1926-1989) était très attaché à sa vie de famille et il a lui aussi refusé de prendre des concubines. Il a eu d’abord quatre filles, puis un premier fils, né en 1933, qui lui a succédé sous le nom d’empereur Akihito, et un second, le prince Hitachi.

La Loi de la maison impériale entrée en vigueur en 1947 exclut les enfants illégitimes de la maison impériale et ne les autorise pas à monter sur le trône. En même temps, elle réaffirme le principe déjà en vigueur durant l’ère Meiji (1868-1912) que seuls les descendants de sexe mâle et de filiation patrilinéaire peuvent devenir empereur. À l’époque, l’empereur Shôwa avait trois frères plus jeunes que lui ainsi que deux fils si bien que l’avenir de la lignée impériale n’était pas un sujet de préoccupation.

Un principe de succession au trône très rigoureux

Pour comprendre à quel point le principe qui limite la lignée impériale aux seuls descendants mâles de filiation patrilinéaire est contraignant, il suffit de consulter des données démographiques et en particulier celles qui concernent le taux de fécondité. Supposons que pour une génération donnée, la famille impériale compte cinq membres remplissant ces conditions, que le taux de fécondité soit de 1,29 enfant par femme et que le sex-ratio soit de 100 à 100. La génération suivante aurait 3,23 enfants mâles de filiation patrilinéaire. À la troisième génération, ce chiffre ne serait plus que 2,08, et il descendrait jusqu’à 1,34 à la quatrième. On voit donc que dans ces conditions, le nombre des membres susceptibles de monter sur le trône diminue inexorablement au fil des générations.

Même si le taux de fécondité était de 1,5 enfant par femme, il n’y aurait que 2,11 enfants mâles de filiation patrilinéaire à la quatrième génération, c’est-à-dire moins de la moitié du nombre de la première génération. En revanche, si les femmes n’étaient plus écartées de la succession et que la filiation matrilinéaire n’était pas non plus exclue, les cinq membres de sexe mâle et de filiation patrilinéaire de la première génération auraient 6,45 enfants, 8,32 petits-enfants et 10,73 arrière-petits-enfants. Et les perspectives d’avenir de la lignée impériale seraient tout autres.

L’Article 2 de la Constitution de 1946 dit seulement que « le trône impérial est héréditaire » et que « la succession se fait conformément à la loi adoptée par la Diète ». Il ne contient aucune indication concernant le sexe de l’empereur. Il suffirait donc de réviser le passage de la Loi de la maison impériale limitant l’accession au trône « aux descendants mâles de filiation patrilinéaire » pour que la pérennité de la lignée impériale soit nettement plus facile à assurer.