La question des excuses
Aux États-Unis, les conservateurs et en particulier les associations de vétérans de la Seconde Guerre mondiale sont fermement opposés à toute visite présidentielle de ce type sous prétexte que cela reviendrait d’une façon ou d’une autre à présenter des excuses pour le bombardement de Hiroshima et Nagasaki. Pourtant à en croire Miyama Hideaki, ce n’est pas du tout l’objectif poursuivi par les habitants de sa ville.
« Comme je l’ai expliqué au fonctionnaire du Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche à qui j’ai eu affaire, nous ne demandons pas au président d’accomplir un ‘voyage d’excuses’. Et les associations de survivants de la bombe A (hibakusha) disent exactement la même chose. Ce que nous voulons, c’est que Barack Obama continue sur la lancée de sa déclaration de Prague pour un monde sans armes nucléaires, avec un nouveau message en faveur du désarmement nucléaire. J’ai expliqué tout cela dans une lettre adressée à l’épouse de John Kerry, Teresa Heinz Kerry qui a une grande influence sur le secrétaire d’État américain. »
Miyama Hideaki ne croit pas non plus que tous ces efforts ont été inutiles. « Il paraît que John Kerry n’arrivait pas à quitter l’exposition sur les ravages de la bombe A. Quand il a fini par sortir du musée du Mémorial de la paix, il avait l’air complètement bouleversé par le sort tragique des victimes, comme l’a d’ailleurs confirmé un des hibakusha devant les caméras de la télévision. L’attitude du secrétaire d’État américain disait à elle seule à quel point il était ému. »
Une occasion unique d’œuvrer en faveur du désarmement nucléaire
Depuis la visite de John Kerry à Hiroshima, les medias japonais se sont essentiellement concentrés sur ses paroles, histoire de savoir s’il avait ou pas présenté des excuses. Les déclarations du secrétaire d’État américain ont été épluchées mot par mot et on lui reproche maintenant d’avoir évité de reconnaître toute culpabilité de la part des États-Unis. Miyama Hideaki est loin de partager ce point de vue étriqué. Il pense que les medias japonais devraient considérer le problème d’une tout autre façon en reconnaissant les efforts constants déployés par John Kerry pour gagner les jeunes générations à la cause du désarmement nucléaire, et en observant le changement progressif qui est en train de se produire dans l’opinion américaine à cet égard. D’après lui, l’enjeu n’est pas de céder aux volontés de Washington ou d’éviter de soulever un problème qui pourrait affecter le résultat des élections présidentielles américaines de 2016. Il s’agit simplement de donner au président Obama l’occasion de faire une déclaration sur Hiroshima dans le cadre du sommet du G7 d’Ise-Shima et de réactiver le débat sur le désarmement nucléaire.
Le 11 avril 2016, les ministres des Affaires étrangères du G7 ont publié une déclaration – dite « de Hiroshima » – sur le désarmement et la non-prolifération des armes nucléaires dans laquelle on pouvait lire, entre autres, ce qui suit. « Les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki ont infligé des destructions et des souffrances humaines énormes aux populations locales. » Les journaux japonais ont fait paraître des articles contenant des critiques vis-à-vis de la traduction provisoire de ce document par le ministère des Affaires étrangères japonais, en particulier en ce qui concerne l’expression « souffrances humaines » qui a été rendue par hiningenteki kunan, c’est-à-dire « souffrances inhumaines ». Mais Miyama Hideaki considère que les versions anglaise et japonaise sont dans l’ensemble fidèles dans la mesure où elles insistent sur les conséquences catastrophiques de la bombe A au niveau humain. « Si ce n’était pas le cas », précise-t-il, les ministres du G7 n’auraient pas conclu leur déclaration en disant ‘Nous partageons le profond désir des habitants de Hiroshima et Nagasaki que l’usage des armes nucléaires soit banni à jamais’. »
Miyama Hideaki vit à Hiroshima et il a le privilège d’être à la fois journaliste et président d’une chaîne de télévision locale. Il a su tirer parti de sa position pour contribuer à faire évoluer le discours simpliste des medias – viendra ou viendra pas ? – vers une proposition constructive en faveur d’une « déclaration de Hiroshima » antinucléaire du président Obama. Ce faisant, il incite le Japon à assumer un rôle plus équitable et plus positif dans la relation qui l’unit aux États-Unis depuis l’après-guerre.
(D’après un article en japonais du 19 avril 2016. Photo de titre : John Kerry (troisième à partir de la gauche), dépose une gerbe devant le Cénotaphe de Hiroshima en compagnie des autres ministres des Affaires étrangères du G7 et de Federica Mogherini (à droite), chef de la diplomatie européenne. (Jiji Press)