Des recherches pour faire taire les bavards
Voici un autre exemple de recherche couronnée par l’lg Nobel.
En 2012, un groupe conduit par Kurihara Kazutaka de l'Institut national de technologie et de science industrielle avancée a reçu le prix dans la catégorie Acoustique, pour avoir mis au point un dispositif qui fait taire les bavards sans violence. Il vous est certainement arrivé d’avoir envie de faire taire quelqu’un, que ce soit votre collègue et son trop long discours dans une réunion, ou un bavard dans un lieu silencieux comme une bibliothèque. Mais vous n’avez jamais osé lui faire la réflexion, de peur de créer des problèmes.
L’équipe de M. Kurihara a remarqué que cette situation courante n’avait jamais été étudiée de manière scientifique. Le Speech-jamer (littéralement « le perturbateur de discours ») est un dispositif composé d’un microphone et d’un haut-parleur. Vous tournez l’appareil vers la personne que vous souhaitez réduire au silence. Sa voix est captée par le microphone, et lui est restituée par le haut-parleur avec un léger retard. La personne se trouve alors gênée par sa propre voix, et finit par se taire. Tel est le principe.
Le mécanisme, connu depuis bien longtemps, est appelé « rétroaction auditive retardée ». M. Kurihara explique qu’il a voulu trouver un moyen pacifique de faire cesser une nuisance quotidienne.
Ne pas être intelligent est mère de l’invention
Les deux exemples précédents illustrent la façon dont le prix Ig Nobel a mis en valeur deux idées novatrices, jamais imaginées par le passé. Comment ces idées naissent-elles ? Difficile de résumer le processus en une phrase, mais si l’on retourne 80 ans en arrière, un chercheur japonais de l’époque nous donne un élément de réponse.
Le physicien Terada Torahiko (1878-1935) est connu pour ses recherches sur la cristallographie aux rayons X, à la pointe de la science à cette période. Il était également connu pour observer la vie courante d’un point de vue scientifique, domaine pour lequel ses ouvrages sont encore lus aujourd’hui, 80 ans plus tard.
Dans l’un de ses essais de 1933, Kagakusha to atama (Le scientifique et l’intelligence), il déclare :
« "Pour devenir un scientifique, il faut être intelligent", dit-on en général. Cela semble vrai, dans un sens. Mais la proposition contraire : "pour devenir un scientifique, il faut être sans intelligence" n’est pas moins vraie(*1). »
De façon générale, on pense qu’un scientifique devrait être doté d’une grande lucidité. Car la capacité d’analyser clairement les choses est nécessaire pour déchiffrer avec précision la complexité et l’intrication des phénomènes naturels. Que signifiaient alors les propos de Terada Torahiko sur les scientifiques dénués d’intelligence ? Voici son explication :
« Une personne intelligente est comme le voyageur qui marche vite. Elle peut arriver à destination avant les autres, mais elle risque aussi de ne pas apercevoir des choses importantes sur le bord du chemin, ou bien rater un détour plus intéressant, dont profiteront plutôt les marcheurs moins rapides. »
Les deux études primées par le prix Ig Nobel et présentées à titre d'exemple s’appliquent parfaitement à cette description. C’est parce qu’ils ont remarqué des phénomènes qui n’avaient pas attiré l’attention des autres que de nouvelles découvertes ou de nouvelles inventions ont été possibles. De telles recherches sont-elles nécessairement sans importance ? Rien n’est moins sûr, affirme Terada Torahiko.
« Un scientifique intelligent aura tendance à ne pas perdre son temps à creuser un sujet de recherche, même si l’idée lui en est venue, s’il anticipe un résultat de faible valeur. En revanche, le scientifique sans intelligence, incapable d’estimer le profit à en tirer, se plongera à fond dans sa recherche. Au cours du processus, il pourra éventuellement tomber sur une découverte plus importante que prévue. En vérité, les personnes intelligentes ont tendance à surestimer le pouvoir de l’intelligence, et à négliger l’infinité des voies de la nature. Il n’est pas rare non plus qu’un résultat considéré comme sans valeur ne soit reconnu que dix, voire cent ans plus tard. »

