Une perception à courte vue des échanges internationaux

En fin de compte, le Japon comme les États-Unis ont payé un lourd tribut pour les accords auxquels ils sont parvenus sur divers produits et obstacles structurels. La grande question qui se pose est de savoir si ces accords ont remédié au déficit commercial entre nos pays. Et la réponse est clairement négative. À supposer qu’ils aient eu un quelconque effet sur les volumes globaux des échanges, celui-ci est resté extrêmement limité, et ce pour la raison fondamentale que le gros du déséquilibre tenait davantage à des facteurs macroéconomiques qu’à des pratiques commerciales déloyales.

Outre cela, étant donné que les échanges sont par nature multilatéraux, l’ensemble du paysage n’est pas pris en compte à partir du moment où on les aborde dans un cadre strictement bilatéral. Certes, en 2016, le Japon avait un excédent commercial de 10 000 milliards de yens avec les États-Unis, mais il enregistrait un déficit avec d’autres partenaires commerciaux, dont la Chine, l’Association des nations d’Asie du Sud-Est, l’Australie, la France et l’Italie, sans parler des pays du Moyen-Orient producteurs de pétrole.

La focalisation étroite de l’administration Trump sur le commerce des biens est un autre exemple de pensée à courte vue et passée de mode. Jadis, les excédents chroniques du Japon dans le domaine des marchandises s’accompagnaient d’un gigantesque déficit dans le vaste secteur des services, et notamment les transports maritimes, le tourisme, les droits de propriété intellectuelle et les télécommunications. Mais en ce qui concerne les biens, les exportations japonaises se sont effondrées après le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon, survenu en 2011, pour ne redevenir excédentaires qu’en 2016. Dans le même temps, le déficit dans le domaine des services a diminué. Plus important, le compte d’affectation du revenu primaire – où sont enregistrés les revenus des investissements étrangers, y compris les profits générés par les installations de production à l’étranger ainsi que les intérêts et dividendes des actions et obligations étrangères – est devenu la source la plus fiable d’excédents de la balance japonaise des paiements internationaux.  En 2016, le compte japonais d’affectation du revenu primaire a enregistré un excédent de 18 100 milliards de yens, soit plus du triple des 5 600 milliards de son excédent dans le domaine des marchandises.

Tendances de la balance japonaise des paiements internationaux

(milliers de milliards de yens)

Compte courant Marchandises Services Compte primaire
1985 11,9 12,9 -2,2 1,6
1990 6,4 10,0 -6,1 3,2
2000 14,0 12,6 -5,2 7,6
2005 18,7 11,7 -4,0 11,8
2007 24,9 14,1 -4,3 16,4
2009 13,5 5,3 -3,2 12,6
2012 4,7 -4,2 -3,8 13,9
2013 4,4 -8,7 -3,4 17,6
2014 3,9 -10,4 -3,0 19,4
2015 16,2 -0,8 -1,9 21,0
2016 20,3 5,5 -1,1 18,1

Source : statistiques de la balance des paiements du ministère des Finances

Au cours de la même période, il est indéniable que les États-Unis ont enregistré un gigantesque déficit commercial dans le domaine des marchandises, à hauteur de 750,1 milliards de dollars (approximativement 80 000 milliards de yens). Mais, avec un montant de 247,8 milliards de dollars (approximativement 27 000 milliards de yens), leur excédent dans le domaine des services était le plus élevé du monde.

Un appât pour les masses

Toute tentative en vue de niveler par la force la balance des échanges entre deux pays repose sur une simplification outrancière des dynamiques à l’œuvre dans le commerce et l’investissement international. Or, si l’on en croit des sources bien informées au sein du gouvernement japonais, la majorité des fonctionnaires américains en charge des échanges internationaux le savent parfaitement. Ceci étant, on serait en droit de penser qu’une discussion rationnelle entre les parties concernées leur permettrait d’échapper à une nouvelle conflagration commerciale.

Malheureusement, la situation actuelle ne laisse pas beaucoup de place à l’optimisme à cet égard. Comme dans les années 1980, le dénigrement du Japon constitue un appât qu’il est bien tentant d’utiliser en politique. L’idée de pertes d’emplois américains qui profitent à un partenaire commercial hostile et déloyal est facile à comprendre et gagne rapidement du terrain. Dire que le Japon inonde les États-Unis de ses exportations tout en fermant délibérément sa porte aux importations flatte les électeurs en colère contre les pertes de bons emplois américains, particulièrement ceux de la Rust Belt (« ceinture de rouille », région désindustrialisée) du Midwest. Et il est bien connu que M. Trump a gagné l’élection présidentielle en jouant sur la frustration et le malaise de ces électeurs-là.

Grâce au triomphe électoral du populisme version Trump, il semble qu’un épisode nauséabond de l’histoire de l’après-guerre soit voué à se répéter. Une fois de plus, des gens qui devraient pourtant être mieux avisés se lancent dans une campagne futile en vue de corriger des déséquilibres commerciaux aux racines macroéconomiques en tapant sur la table au niveau bilatéral. Nous avons déjà eu l’occasion de voir l’impact que ce genre de croisade peut avoir sur les relations bilatérales, et les enjeux à l’échelle de la région sont plus importants aujourd’hui que jamais. Le néomercantilisme irréfléchi de M. Trump est en vérité lourd de menaces.

(Photo : le vice-Premier ministre Asô Tarô et le vice-président des États-Unis Mike Pence lors d’une conférence de presse commune au Bureau du Premier ministre à Tokyo, le 18 avril 2017, suite à l’ouverture d’un nouveau dialogue économique bilatéral. Jiji Press)

(*1) ^ La Section 301, qui faisait à l’origine partie de la Loi de 1974 sur le commerce, a été renforcée par le biais d’un amendement à la Loi générale de 1988 sur le commerce extérieur et la concurrence. La « Super 301 », selon l’expression qui s’est imposée pour désigner la clause renforcée, faisait obligation au représentant au commerce extérieur de publier un rapport sur les priorités du commerce extérieur des États-Unis, de rédiger une liste des pays prioritaires qui se livraient à des pratiques commerciales déloyales, d’effectuer des enquêtes sur tout pays identifié comme tel et de négocier avec lui, et d’imposer des sanctions en cas de nécessité. L’inscription du Japon sur la liste des partenaires déloyaux en 1989 a été à l’origine de négociations qui ont débouché sur des concessions du Japon dans les domaines des superordinateurs, des satellites de télécommunication et des produits forestiers. La Super 301 a expiré en 1991, mais elle a été remise en vigueur à plusieurs reprises au milieu et à la fin des années 1990. — n.d.l.r