Le triste état de la formation sur les lieux de travail
La hausse de la productivité du travail par le biais des dépenses d’équipement est également conditionnée par un autre facteur, à savoir le développement des compétences des travailleurs.
Dans les années 1950 et 1960, lorsque le Japon enregistrait des taux de croissance élevés, l’afflux des investissements en équipement destinés aux usines et autres lieux de travail a alimenté l’essor rapide de l’innovation technologique. À l’époque, assez peu de gens accédaient à l’enseignement supérieur, et les travailleurs dépourvus de connaissances spécialisées apprenaient expérimentalement à maîtriser les nouvelles technologies. Ils étaient aidés dans cette tâche par la formation sur le tas, qui améliorait leurs compétences. L’emploi à vie s’est imposé en tant que moyen de promouvoir cette formation dans une perspective à long terme. Les salaires à l’ancienneté quant à eux, ont été établis en tant que moyen de reconnaissance de l’amélioration des compétences à travers cette formation sur le tas. Les investissements productifs ne généraient pas directement une amélioration de la productivité du travail ; ce sont les efforts consentis pour former les salariés sur leurs lieux de travail qui permettraient de progresser en ce domaine.
Mais la formation sur le tas a été abandonnée en cours de route. Le triste état de ce système sur les lieux de travail constitue le plus grave problème de main-d’œuvre auquel le Japon se trouve aujourd’hui confronté. Quand les entreprises parlent de pénurie d’employés, ce n’est pas dans la perspective d’embaucher n’importe qui ; ce que cherchent la majorité d’entre elles, ce sont des employés capables de s’adapter aux changements successifs. Et même si elles parviennent à recruter de tels employés, elles doivent leur procurer un minimum de formation sur le tas pour qu’ils soient en mesure de faire face aux changements et aux imprévus à venir. Les entreprises, sous prétexte qu’elles n’ont pas le temps de se consacrer à cette formation, préfèrent embaucher des salariés qui ont déjà acquis ailleurs les compétences requises. Mais comme la formation adéquate n’est donnée nulle part, les ressources humaines compétentes et expérimentées font l’objet d’une pénurie chronique.
Tant que prévaudra cette déficience de la formation sur les lieux de travail, les salaires continueront à stagner en dépit de la pénurie globale de main-d’œuvre.
Les effets persistants de la « glaciation » de l’emploi
Le déclin du développement des compétences des travailleurs est particulièrement notable dans la tranche d’âge des 35-45 ans, autrement dit chez les gens qui ont terminé leurs études à l’époque dite de « glaciation » de l’emploi. Les salaires des titulaires d’un diplôme universitaire qui ont atteint la quarantaine sont nettement inférieurs (de 23 000 yens en moyenne) à ceux de leurs aînés embauchés pendant les années folles de la bulle économique. L’habitude de changer souvent d’emploi s’est répandue parmi le personnel diplômé recruté à l’époque de la glaciation de l’emploi, si bien que le nombre des années passées chez leur employeur actuel a tendance à être plus petit que dans le cas de leurs aînés adeptes de la stabilité. Outre cela, le nombre des diplômés prenant un emploi dans une petite ou moyenne entreprise a augmenté à l’époque de la glaciation. Ces deux phénomènes ont exercé un effet de frein sur la progression de leurs salaires. Il faut encore ajouter que beaucoup disent n’avoir pas eu suffisamment d’opportunités de développer leurs capacités avant la trentaine. Autrement dit, le déclin de la formation sur les lieux de travail remontant à l’époque de la glaciation de l’emploi continue de peser sur l’évolution des salaires des employés à l’apogée de leur vie professionnelle.
Lorsqu’il est question de l’impact de l’investissement productif sur les salaires, nous devons aussi prendre en considération le contenu de cet investissement. Le gouvernement a observé que la productivité du travail était inférieure aux niveaux enregistrés dans les années 1990. Mais il s’agit là de la décennie au cours de laquelle l’usage des ordinateurs et de l’informatique s’est largement répandu sur les lieux de travail. Aux États-Unis, l’introduction de la nouvelle technologie a grandement creusé les écarts de salaires entre les « gagnants » — le personnel hautement qualifié capable de s’adapter à la nouvelle technologie —, qui ont bénéficié de fortes hausses de salaire, et les « perdants » — les gens ayant peu de compétences et mal équipés pour intégrer les avancées de la technologie —, qui ont subi des baisses de salaire.
Les innovations technologiques introduites aujourd’hui et dans les années à venir par le biais de l’investissement productif sont susceptibles de ne produire qu’une petite minorité de gagnants et de réduire une vaste majorité de salariés au statut de perdants. Les investissements vont en effet être canalisés vers l’introduction à grande échelle de l’intelligence artificielle et des robots sur les lieux de travail (Voir article IA : l’intelligence artificielle et le renouveau de l’industrie manufacturière au Japon). La minorité de salariés dont les capacités ont été suffisamment développées pour leur permettre de maîtriser ces outils touchera des salaires élevés, tandis que la vaste majorité restante devra chercher des opportunités d’emplois dans d’autres secteurs, ou prendre des emplois moins bien rémunérés. C’est ainsi que l’investissement productif, loin de faire grimper les salaires, risque bel et bien de les faire baisser encore davantage.