Le nouveau visage du gouvernement de M. Abe
Il n'y a pas eu toutefois de changement dans les plus hautes instances du gouvernement et du Parti libéral-démocrate. Le vice-Premier ministre Asô Tarô, le secrétaire général du Cabinet Suga Yoshihide et le secrétaire général du PLD Nikai Toshihiro ont tous conservé leur poste. Dans ses choix, Abe Shinzô a largement tenu compte du contexte politique et de l'opinion publique. Kishida Fumio, jusque-là ministre des Affaires étrangères et l'un des candidats les mieux placés pour succéder à M. Abe, a vu son souhait de prendre la direction de la Commission de recherche politique du PLD exaucé. Par ailleurs, le nombre de portefeuilles confiés au clan Kishida a doublé, passant de deux à quatre, car le Premier ministre voulait impliquer au maximum son plus grand rival potentiel.
Plusieurs nominations semblent avoir eu pour objet de désamorcer les accusations de favoritisme et de copinage politique. C'est ainsi qu'Abe Shinzô a fait appel à Noda Seiko pour le ministère des Affaires intérieures et des Communications alors que celle-ci, une concurrente directe à la présidence du PLD, avait envisagé de se présenter contre lui aux élections de 2015 et s'est dite prête à faire de même à celles de 2018. Il a en outre confié le ministère des Affaires étrangères à Kôno Tarô – fils aîné de Kôno Yôhei, lui-même ministre des Affaires étrangères de 1994 à 1996 et de 1999 à 2001 –, un modéré partisan du consensus, connu pour son franc-parler. Le choix de Kôno Tarô pour ce poste de premier plan pourrait aussi s'inscrire dans le cadre d'une stratégie visant à briser l'élan de Kishida Fumio. M. Kôno fait partie du puissant clan Asô du PLD où aucun candidat au pouvoir de la prochaine génération ne s'est encore clairement affirmé. S'il se révèle à la hauteur de sa tâche en tant que ministre des Affaires étrangères, il risque fort de se retrouver rapidement en lice pour l'élection à la présidence du PLD.
Aussitôt après le remaniement ministériel opéré par M. Abe, les sondages ont révélé que le taux d'approbation du gouvernement avait grimpé de 2 à 9 points de pourcentage. L'enquête menée par l'agence Jiji Press a montré quant à elle une progression de 6,7 %. Avec 36,6 % d'opinions favorables, le Premier ministre et son entourage doivent certainement se sentir plus à l'aise. Reste à savoir si Abe Shinzô va pouvoir continuer sur cette lancée. Dans tous les sondages, à l'exception de celui de l'agence Kyodo News, les critiques vis-à-vis de son gouvernement l'emportent sur les avis favorables. Si le Cabinet remanié réussit à retrouver le soutien de près de la moitié des électeurs, le Premier ministre sera en mesure d'obtenir un troisième mandat en tant que président du PLD. Mais dans le cas où son taux d'approbation plongerait à nouveau en chute libre, il lui faudra beaucoup de chance pour terminer son second mandat. Les résultats des sondages d'opinion des prochains mois devraient donc jouer un rôle déterminant dans l'avenir du gouvernement de M. Abe.
L'ajournement de la réforme de la Constitution
Les dirigeants de l'Archipel ont perdu leur fière assurance et dans le même temps, ils ont dû renoncer au calendrier ambitieux du Premier ministre en ce qui concerne la révision de la Constitution.
Au début du mois de mai 2017, Abe Shinzô a déclaré qu'il voulait que la nouvelle version de la Constitution entre en vigueur au plus tard en 2020. Il a demandé au PLD de soumettre un projet aux commissions pour la réforme constitutionnelle de la Diète au cours d'une session extraordinaire convoquée en automne. Le Premier ministre envisageait, semble-t-il, d'une part de faire voter les amendements à la fin de la session parlementaire ordinaire de 2018 – avec l'appui du parti pro-révision Nippon ishin no kai (Parti pour la restauration du Japon), de façon à disposer de la majorité des deux tiers à la Chambre des représentants –, et de l'autre, d'organiser un référendum constitutionnel en même temps que les élections à la Chambre basse. Ce calendrier excluait toute dissolution de la Diète avant l'été 2018 ainsi que l'éventualité d'une perte de la majorité des deux tiers au parlement par les partisans de l'amendement de la Constitution.
Bien entendu, Abe Shinzô savait pertinemment qu'en tentant de faire amender la Constitution japonaise dans un délai aussi bref, il s'exposait à une levée de boucliers de la part de l'opposition, en particulier du Parti démocrate (PD), et à une réaction de mécontentement qui aurait une incidence sur les élections législatives et le référendum. Il était en même temps persuadé que le soutien du public dont il jouissait et son dynamisme politique lui permettraient de survivre à une confrontation aussi directe. Mais tout cela a changé après les élections à l'Assemblée métropolitaine de Tokyo de juillet 2017.
Le scrutin de Tokyo a montré clairement que le PLD n'avait plus les moyens de mobiliser les électeurs à l'échelle locale sans l'appui du Kômeitô. Ce qui a eu pour effet d'accroître considérablement l'influence de ce parti dans le monde politique au moment où la date des prochaines élections législatives se rapproche. Le Kômeitô envisage pour sa part avec une extrême méfiance un éventuel amendement de l'Article 9 de la Constitution par lequel « le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation » et il a dit expressément qu'il s'opposerait à toute révision qui se ferait sans tenir aucun compte de l'opposition. Ce que voyant, Abe Shinzô a fait marche arrière par rapport à son calendrier initial en disant qu'il « laissait au parti » le soin de régler la question avec l'opposition.