Le rôle du public

Pour finir, j’aimerais parler d’un domaine où un changement survenu dans les manières de voir a produit des améliorations tangibles en matière de prévention du suicide. Il s’agit du traitement accordé par les médias aux suicides très en vue.

Jadis, les suicides très médiatisés de célébrités ou de politiciens entraînaient une vague de suicides par mimétisme, conformément à un phénomène, connu sous le nom d’effet Werther, qu’on a pu observer dans le monde entier. Ainsi, dans les années 1980, un pic a été enregistré dans les suicides d’adolescents après que l’idole japonaise Okada Yukiko eut sauté dans le vide. On peut encore consulter divers extraits sensationnels de la couverture de cet événement par les médias sur des sites de partage de vidéo tels que YouTube : images du corps de la chanteuse couvert d'une bâche, journalistes courant en tous sens dans la rue où le corps est tombé...

Aujourd’hui, on considérerait que de tels reportages contreviennent aux « principes directeurs pour une information responsable », publiés par l’Organisation mondiale de la santé dans un document intitulé « La prévention du suicide, une ressource pour les professionnels des médias ». Il peut encore arriver que ces principes directeurs de l’OMS soient violés, mais il n’en reste pas moins que ce style de couverture mélodramatique des cas de suicide a pratiquement disparu des reportages des médias japonais. Cette amélioration notable par rapport à la situation qui prévalait il y a une trentaine d’années est dans une certaine mesure le fruit des efforts consentis par les organes des médias pour respecter les principes directeurs, mais peut-être faut-il y voir encore plus l’effet du rejet du sensationnalisme par le public. Les organes d’information sont enclins, par nature, à insister sur les détails choquants dans l’espoir de faire du chiffre en termes de lecteurs (pages consultées) ou d’auditeurs. Il faut que le public décourage ces penchants en surveillant de près les comportements des médias.

Peut-être ne doit-on pas s’attendre à ce que tous les problèmes disparaissent du jour au lendemain, mais on a déjà constaté que des revirements de l’opinion pouvaient avoir un impact sur les médias et les politiques publiques. Si un nombre suffisant de gens demandent que les fournisseurs de service actifs sur les réseaux sociaux prennent des mesures pour remédier aux dangers auxquels les utilisateurs suicidaires se trouvent exposés, les entreprises qui gèrent les sites n’auront pas d’autre choix que de reconfigurer ces derniers. Si en revanche, le public reste complaisant, les fournisseurs de services feront de même.

Le Japon ne manque pas de problèmes de population à régler et il ne semble pas que la lutte contre le suicide soit considérée comme une priorité ; elle mérite pourtant qu’on lui accorde davantage d’attention. Les meurtres en série de Zama ne doivent pas être traités comme une information juste bonne à remplir les colonnes des tabloïdes à l’affût de sensationnel ; ils doivent inciter le secteur des médias sociaux à redoubler d’efforts pour empêcher que de telles tragédies se répètent à l’avenir.

(D’après un original en japonais publié le 30 novembre 2017. Photo de titre : un policier en faction le 31 octobre devant l’appartement de Zama où ont été retrouvés les corps démembrés des neuf victimes assassinées. Jiji Press)