En l’espace de trente ans, le paysage politique de l’Archipel s’est considérablement transformé. Le système mis en place en 1955 a pris fin à la suite de réformes électorales et administratives majeures et le parti libéral démocrate (PLD) a perdu la mainmise qu’il exerçait sur le pouvoir depuis des décennies. Mais en dépit de ces changements drastiques, les dirigeants japonais n’ont pas réussi à se mettre au diapason de l’évolution rapide de la scène internationale.
L’ère Heisei qui a commencé le 8 janvier 1989 avec l’avènement de l’empereur Akihito se terminera le 30 avril 2019, la date de son abdication. À l’échelle de la planète, l’année 2019 correspond au trentième anniversaire de la fin de la guerre froide. Trente ans, c’est également l’intervalle qui sépare deux générations. Les enfants nés au début de l’ère Heisei ont à présent atteint l’âge de fonder une famille. Par ailleurs, on peut considérer que le monde est lui aussi en train d’entrer dans une nouvelle phase après la période « post-guerre froide ».
Le monde politique japonais durant ces trente années a été marqué par des mutations violentes. Dans l’article qui suit, je me propose de donner un aperçu des événements politiques les plus importants de ces trois dernières décennies en mettant en lumière les facteurs environnementaux et institutionnels qui sont à l’origine de changements majeurs, ainsi que les conséquences de ces bouleversements.
Des changements sociaux et économiques décisifs
Par « facteurs environnementaux », j’entends les mutations profondes qui ont affecté non seulement le monde mais aussi la société et l’économie japonaise. Il s’agit, dans l’ordre chronologique, de la fin de la guerre froide, des changements économiques structurels à l’échelle de la planète engendrés par la mondialisation, de la révolution des technologies de l’information et, plus récemment, de la montée en puissance de la Chine.
Du temps de la guerre froide, le Japon était considéré comme un pays du monde libre et comme la seule démocratie non-occidentale développée du point de vue industriel. La ligne de conduite de l’Archipel était directement tributaire de sa position particulière. La pierre angulaire de sa politique étrangère était le traité de coopération mutuelle et de sécurité qu’il avait signé avec les États-Unis, et ses rapports avec le reste du monde étaient essentiellement liés à des activités économiques. Mais ce postulat de base a cessé de fonctionner au cours des trois décennies qui ont suivi la fin de la guerre froide (voir notre dossier La politique étrangère du Japon après la guerre froide).
Dans le même temps, les entreprises nippones ont provoqué des changements économiques et sociaux radicaux dans le pays quand elles ont voulu faire face à la stagnation prolongée consécutive à l’éclatement de la bulle spéculative japonaise, au phénomène de la mondialisation rapide et à l’intensification de la concurrence au niveau mondial. Avant l’explosion de la bulle spéculative, la plupart des firmes de l’Archipel engageaient leurs nouvelles recrues aussitôt après la fin de leurs études et elles gardaient leurs employés salariés tout au long de leur vie active. Elles leur imposaient de longues heures de travail et le respect des décisions de la direction, qu’elles soient justifiées ou pas, en échange de la sécurité des moyens de subsistance pour eux-mêmes et leur famille. Mais ce type de contrat appartient de plus en plus à un passé révolu.
Le gonflement de la dette publique, le vieillissement de la population et l’évolution des mentalités par rapport au travail des femmes sont à l’origine de bouleversements spectaculaires dans la définition des emplois, des méthodes de travail et même des structures familiales. Du coup, le gouvernement a été amené à revoir complètement sa politique.
Les réformes drastiques du système électoral et de l’administration
Face à de tels changements, les dirigeants politiques de l’Archipel ont dû relever un énorme défi, à savoir le remaniement de règles et de structures devenues obsolètes et inefficaces. Et c’est ce qu’ils ont fait avec les réformes qu’ils ont adoptées dans les années 1990, en particulier celles destinées à rationnaliser l’édifice de l’administration centrale. Celles-ci se justifiaient pour de nombreuses raisons, mais l’enjeu le plus important pour le système politique n’en restait pas moins d’améliorer sa réactivité vis-à-vis des mutations rapides globales du monde post-guerre froide.
Les réformes les plus importantes ont été celles du système électoral adoptées en 1994 et celles de l’administration opérées pour l’essentiel en 2001.
La réforme électorale a consisté à remplacer les circonscriptions à sièges multiples – de 3 à 5 sièges – de la Chambre des représentants par des circonscriptions à siège unique. Le Japon est ainsi passé d’un système à vote unique non transférable à un système mixte combinant un scrutin uninominal majoritaire à un tour avec un scrutin proportionnel plurinominal. L’objectif des législateurs japonais était de faciliter les changements de gouvernement en privilégiant le bipartisme et en donnant davantage de pouvoir aux chefs de chaque formation politique. Désormais, le parti qui remporterait les élections législatives serait en mesure de former un gouvernement même en l’absence de partenaires de coalition et les prises de décision seraient du ressort du Premier ministre et des ministres de son Cabinet à travers un processus descendant efficace. Le peuple pourrait manifester son approbation ou sa désapprobation à l’occasion des élections législatives en soutenant ou en rejetant le parti au pouvoir.
La réforme administrative du début du XXIe siècle a quant à elle rationnalisé l’organisation de l’administration centrale en renforçant le rôle du gouvernement au détriment de la bureaucratie. La refonte du système électoral de 1994 avait prévu un système de décision politique renforçant la fonction gouvernementale, mais elle ne donnait pas au chef du gouvernement les moyens de mettre en œuvre un programme énergique. La réforme de l’administration a donc attribué le pouvoir de faire adopter des priorités politiques aux ministres nommés par le Premier ministre, sans tenir compte des exigences des différents ministères. Concrètement parlant, le rôle du secrétariat du Cabinet a été renforcé, un nouveau Bureau du Cabinet a été mis en place, et de nouveaux postes de ministres d’État chargés des missions spéciales ont été créés au sein du bureau du Cabinet.
