Former des médecins généralistes pour les régions dépeuplées
L’analyse a également mis le doigt sur d’autres problèmes, tels que celui des hôpitaux dont l’offre est limitée en termes de soins en phase aiguë.
Pour prendre un exemple, un hôpital de la liste, où 400 malades sont hospitalisés chaque année, enregistre un très petit nombre d’admissions en urgence de patients atteints d’affections graves ou devant être opérés d’un cancer. En fait, le plus gros de sa clientèle est constitué de personnes âgées souffrant d’hypertension et autres maladies chroniques en tous genres, ou encore d’individus se rétablissant d’une opération effectuée dans un grand hôpital du voisinage.
Pour répondre aux besoins de la collectivité locale, son service des consultations externes, qui bénéficie du soutien d’employés mis à sa disposition par un hôpital universitaire de la même préfecture, propose divers services médicaux, notamment en ophtalmologie et en orthopédie. Seuls une soixantaine de patients par an sont admis, après être arrivés à l’hôpital en ambulance, pour y être soignés d’une pneumonie, d’une insuffisance cardiaque ou de toute autre affection aiguë.
Un simple examen de ses prestations permet de dire qu’un hôpital comme celui-ci n’a pas vraiment de raison d’être, même si la présence de petits hôpitaux publics reste vitale pour la tranquillité d’esprit des habitants des collectivités dépeuplées. Toujours est-il que, si l’on examine les choses dans la double perspective du rapport coût-efficacité et de la qualité des soins médicaux, il est très probable que ces hôpitaux ne devraient pas avoir d’activités dans les traitements de pointe du cancer ou dans la chirurgie. La politique de santé à l’échelle des collectivités doit être davantage axée sur la qualité des soins apportés dans la phase post-aiguë de diverses affections. Compte tenu des contraintes financières qui pèsent sur l’offre de soins de santé, si les collectivités souhaitent bénéficier d’un certain niveau de services médicaux, il conviendrait de mettre davantage l’accent sur les hôpitaux employant beaucoup de généralistes aptes à traiter un vaste éventail d’affections, plutôt que des médecins étroitement spécialisés.
À mesure du vieillissement de la population japonaise et de l’augmentation du nombre des personnes âgées souffrant d’affections chroniques, le besoin de généralistes polyvalents s’accentue. Au Japon toutefois, l’enseignement et la formation médicale s’attachent à produire des spécialistes, et la formation des généralistes suscite peu d’intérêt. Les choses doivent changer à cet égard.
On forme aujourd’hui davantage de généralistes, mais leur demander de prendre en charge des patients en consultation externe au bout de deux ou trois ans de formation sur place, comme cela se fait couramment en Occident, ne représente pas une solution adéquate pour le Japon. Aux États-Unis et en Europe, ces généralistes jouent un rôle de gardes-barrières, qui consiste à recevoir les patients dans leurs cabinets et à les transférer si nécessaire vers un hôpital voisin. Il est rare que leurs cabinets soient dotés d’un équipement sophistiqué de diagnostic, ou qu’ils prennent en charge l’imagerie ou les tests sanguins, tâches qu’ils délèguent en général à des spécialistes.
Étant donné le nombre de Japonais souffrant de multiples affections simultanées nécessitant des soins globaux, le besoin de soins en phase post-aiguë va en s’accroissant. C’est pourquoi le Japon se doit de former des médecins destinés à exercer dans les hôpitaux pour convalescents ou les établissements de soins aux personnes âgées. La solution consiste à donner une formation de généraliste aux médecins exerçant dans les hôpitaux, et plusieurs organisations hospitalières ont d’ores et déjà adopté cette formule. La publication de la liste officielle des hôpitaux publics doit être prise comme une nouvelle opportunité de relancer le débat sur l’avenir de la formation médicale dans ce pays.
Comprendre les inquiétudes des petits hôpitaux
En publiant la liste des hôpitaux publics aux résultats insatisfaisants, le gouvernement vise aussi à encourager la réorganisation et le regroupement dans ce secteur d’activité. Le Japon compte un nombre considérable de petits hôpitaux, tant publics que privés. Ces petites installations ont l’avantage de pouvoir être facilement modifiées de façon à offrir aux collectivités les services médicaux dont elles ont besoin. Pour l’essentiel, les petits hôpitaux privés se sont convertis à la fourniture de services tels que la réadaptation, les soins aux convalescents ou les soins infirmiers, pour lesquels la demande ne cesse de croître à mesure du vieillissement de la population, et c’est grâce aux ressources locales de ce genre que le système de soins de santé a pu effectuer sans heurt sa transition vers la prise en charge des personnes âgées.
D’un autre côté, la taille réduite peut être problématique. Prenons, par exemple, la réaction à l’épidémie de coronavirus. Si un grand nombre de petits hôpitaux traitent chacun de petits nombres de patients contaminés par le Covid-19 et que beaucoup de membres de leur personnel sanitaire entrent en contact rapproché avec ces patients, il en résulte une augmentation des risques de fermetures dues à l’infection, avec les dommages qui en découlent pour le dispositif de soins à l’échelle de la collectivité tout entière. Les hôpitaux de plus grande taille, en revanche, ont de plus grandes réserves de personnel et peuvent mettre hors circuit une partie de leurs installations, ce qui leur permet d’isoler les patients atteints du Covid-19 tout en continuant à fournir des services médicaux à la collectivité.
La disposition d’un personnel plus nombreux permet aussi aux établissements de plus grande taille de prendre en charge un plus large éventail de procédures. Il ressort de nombreuses études que, plus le nombre des procédures prises en charge augmente, meilleurs sont les résultats obtenus dans le traitement du cancer, des maladies cardiaques et autres affections graves. Au Japon, il arrive qu’un chirurgien qui vient de finir son travail de nuit se rende directement au bloc opératoire. C’est inconcevable en Europe, où une période de repos de 24 heures est obligatoire pour les médecins après un service de nuit. Il ne saurait en outre y avoir de bonne chirurgie sans l’apport complémentaire d’un bataillon de spécialistes tels que les anesthésistes ou les radiologues. Par l’amélioration de la qualité des soins médicaux qu’elle apporte, la concentration des ressources au sein de grands établissements s’avère en fin de compte bénéfique pour le public.
Dans l’après-guerre, le Japon a appliqué une politique sanitaire favorable aux hôpitaux privés. Regrouper ces établissements ne sera pas une tâche aisée. Nombre d’entre eux sont fiers de leur statut de piliers des collectivités où ils sont implantés et de la tranquillité d’esprit qu’ils apportent aux habitants, sans compter qu’ils sont les plus grands employeurs au niveau local. La forte opposition des hôpitaux comme des autorités locales à toute tentative de concentration ou de regroupement est tout à fait compréhensible. Pour soulager les anxiétés de la profession hospitalière comme des collectivités, il appartient aux autorités, tant au niveau central que régional, d’expliquer soigneusement de quelle façon la qualité des services médicaux sera préservée après la restructuration des établissements.
Dans un Japon vieillissant, les hôpitaux doivent être organiquement liés, et j’espère qu’à l’avenir le regroupement se fera, soit sous la houlette des organisations médicales chargées de la promotion des soins de santé dans les collectivités, soit dans le cadre des chaînes d’hôpitaux. Quoi qu’il en soit, il convient que ces changements restent subordonnés au principe directeur de solidarité et à un attachement indéfectible à la cause du bien public.
(Photo de titre : Pixta)