Une « police de l’auto-limitation » au Japon

La plus grave menace posée par le nouveau coronavirus est qu’il peut être propagé par des porteurs asymptomatiques. Comme il est impossible de les identifier, tout le monde est considéré comme un vecteur potentiel du Covid-19 et les gens deviennent suspicieux, inquiets et craintifs. L’attitude du Japon en la matière correspond à celle décrite par le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) dans « la guerre de tous contre tous » (bellum omnium contra omnes) de son Leviathan. Quiconque refuse de suivre les nouvelles règles est ostracisé et dénigré par ses semblables.

La forme la plus extrême de ce comportement est ce que l’on a appelé la « police de l’auto-limitation » (jishuku keisatsu), un phénomène de société apparu au cours de la crise du Covid-19. Ce terme fait référence à des Japonais qui, bien que n’ayant pas été directement affectés, ont envoyé des lettres de menaces ou de protestation anonymes et même porté plainte contre des boutiques ou des groupes ne respectant pas les demandes officielles. Comment peut-on expliquer de pareils agissements parfois à la limite de la violation des droits de l’homme ?

La raison se trouve dans la façon dont on élève les enfants au Japon. Il s’agit avant tout de former des gens qui ne posent pas de problème et ont pleinement conscience de l’importance des apparences sociales (sekentei). Ce qui les rend particulièrement sensibles à la pression du groupe. Cette forme d’éducation est complètement différente de celle qui a cours en Occident et dont l’objectif est de développer la personnalité des enfants. La conscience de l’appartenance au seken que l’on inculque aux habitants de l’Archipel est telle que lorsqu’ils voient des personnes agir contre l’intérêt général, ils se sentent directement visés, même si ce n’est pas vraiment le cas. Quand cette conception des choses va de pair avec un sens inné de la justice, elle se manifeste sous la forme d’une réaction extrême contre les supposés fauteurs de trouble. Et elle donne lieu à des plaintes et des lettres de menaces ou de protestation anonymes. Car au Japon, perturber le groupe (seken) est considéré comme le pire des comportements.

Les agissements des membres de la « police de l’auto-limitation » sont d’une certaine façon comparables à des châtiments infligés par la législation. De même que les lois ne sont pas contraignantes sans la crainte des peines qui vont de pair avec, de même au Japon, ceux qui transgressent les règles du groupe (seken) sont considérés comme des coupables qui méritent d’être punis en étant exclus du seken. Ce type de comportement se produit même quand aucune peine légale n’est prévue et il ne tient aucun compte des droits de l’homme et des libertés civiques.

Discrimination sociale des malades et port du masque

Comme nous l’avons vu plus haut, la notion japonaise de groupe (seken) est très ancienne et de ce fait, elle est étroitement liée à des croyances populaires et des superstitions. Dans ce contexte, la maladie est considérée comme une sorte de « souillure » (kegare) qui doit être éliminée afin de purifier le groupe. C’est pourquoi dans l’Archipel, les malades et leurs familles sont en général victimes d’une discrimination bien plus grande qu’en Occident.

Au Japon, les personnes contaminées par le Covid-19 et leur famille ont dû faire face à une vague d’ostracisme, de discrimination et de critiques sans précédent à cause de la peur et de l’inquiétude engendrées par la propagation de l’épidémie. Dans les rapports sur ce type de harcèlement, il est question de pierres jetées sur les familles des malades ou d’inscriptions tracées sur les murs de leurs maisons. Comme le dit si bien le proverbe japonais « le piquet qui dépasse a droit à un coup de marteau », le sens du groupe met l’accent sur l’importance de son homogénéité et partant, il implique une forme d’égalitarisme. Mais dans le même temps, il fait une très nette distinction entre l’intérieur et l’extérieur du seken. Et quiconque présente une différence, en particulier quand elle a une connotation négative comme la « souillure » (kegare), est qualifié d’« autre » et doit être rejeté du groupe.

Curieusement, cette conception de la  « souillure » a aussi ses mérites. Une des théories pour expliquer le nombre de décès relativement peu élevé dus au Covid-19 enregistré au Japon est la proportion importante de personnes qui portent un masque dans l’Archipel. Bien qu’on ne dispose encore d’aucune preuve scientifique à ce sujet, on pense que celui-ci constitue une barrière efficace contre la propagation du virus.

Avant la pandémie de Covid-19, pratiquement personne ne portait de masque sanitaire en Occident. En revanche au Japon, c’est une pratique courante, notamment en cas de rhume, depuis son apparition au moment de l’épidémie de grippe espagnole de 1918-1920 qui aurait fait au moins 50 millions de morts à travers le monde. Elle est devenue extrêmement populaire au début des années 2000 avec la création de masques tendance sans aucun rapport avec la santé. Contrairement à d’autres pays du monde, le port du masque ne semble donc avoir suscité pratiquement aucune réticence d’ordre psychologique dans l’Archipel.

Le rôle déterminant de la « souillure » (kegare)

En fait, l’attitude favorable des Japonais vis-à-vis du masque est profondément ancrée dans leur conception du monde extérieur comme de quelque chose d’impur (kegare). C’est pourquoi ils cherchent autant à se protéger pour éviter d’être contaminés par toute souillure. En d’autres termes, porter un masque est l’expression d’une conception hygiéniste propre au Japon où « l’intérieur pur » doit être séparé de « l’extérieur souillé ». C’est aussi la raison pour laquelle les habitants de l’Archipel enlèvent leurs chaussures, se lavent les mains et se gargarisent chaque fois qu’ils vont de l’extérieur vers l’intérieur, en particulier quand ils rentrent chez eux.

La conception traditionnelle de la souillure qui régit les règles du groupe (seken) au Japon semble indéniablement lui avoir permis de limiter le nombre des morts provoquées par le Covid-19 par rapport aux pays occidentaux. Mais il ne faut pas oublier pour autant que la pression très forte exercée par le seken est aussi à l’origine de pratiques discriminatoires et d’ostracisme.

(Photo de titre : un fonctionnaire du gouvernement métropolitain de Tokyo en train de brandir un écriteau dans le quartier des plaisirs du Kabuki-chô, dans l’arrondissement de Shinjuku, à Tokyo. Il demande à la population de rester chez elle pour enrayer la propagation du coronavirus. Photo prise le 10 avril 2020. Jiji Press)