De nombreux salariés japonais sont des oiseaux en cage

Différentes études, par exemple de la société américaine Gallup, ont montré que la qualité de la communication au travail a une influence sur la productivité des entreprises. « Mais au Japon, particulièrement dans les grandes entreprises, on n’a pas assez pris conscience de l’importance de la communication entre employés au sein de l’entreprise ou du lieu de travail. L’indice d’implication des salariés (un indice qui mesure la conscience de contribuer à l’entreprise, l’attitude face au travail, l’engagement) est à un niveau relativement bas, et la productivité est aussi la plus basse parmi les premiers sept pays avancés. »

Alors que le sentiment d’appartenance à l’entreprise est fort, l’engagement est inexistant. Pour Mme Okamoto, le sentiment d’être contraint à appartenir, et à faire un travail que l’on n’a pas envie de faire est fort, et la conscience des liens avec la société et les collègues est faible. Mais cela n’empêche pas, ajoute-t-elle, la dépendance à l’entreprise, comme celle d’un oiseau en cage. « Un oiseau qui reste longtemps en cage ne peut plus étendre ses ailes librement, et si on le sort de sa cage, il ne sait pas quoi faire. Le Japon a produit des hommes sur ce modèle en grand nombre » conclut-elle.

Les époux qui passent leur vie sans rien faire chez eux après leur retraite sont considérés par leurs femmes comme des gênes. « Parmi les sexagénaires et les septuagénaires, il y a beaucoup d’hommes qui avaient trouvé leur raison de vivre dans le fait d’être considéré comme utile dans leur entreprise, parce qu’ils étaient reconnus dans leur travail, même s’ils disaient ne pas l’aimer. Comme leur besoin de reconnaissance était satisfait au sein de la structure de l’entreprise, ils ont un sentiment de vide une fois qu’ils la quittent. Alors qu’ils avaient cru pouvoir passer une retraite agréable à faire ce qui leur plaisait, ils se rendent compte qu’ils n’ont pas de hobby, et qu’ils n’ont rien à faire. À l’époque où les nonagénaires sont fréquents, c’est triste de passer des décennies après la retraite à avoir un sentiment d’isolement et de désespoir. »

« En province, on voit des hommes qui participent à la vie locale par le biais de festivals et autres manifestations, mais les cas de hikikomori ne sont pas rares chez les seniors des grandes villes. Les femmes du même âge sont elles fréquemment actives, et 95 % des femmes que l’on voit dans les lieux de rencontres des villes sont des femmes. Lorsqu’on leur demande ce que fait leur époux pendant ce temps, elles répondent généralement qu’il est à la maison, à la bibliothèque ou sous la tombe. »

Mme Okamoto souligne cependant que le risque d’isolement n’est pas limité aux hommes d’âge mûr. Le phénomène des hikikomori, qui est un grave problème pour la société japonaise, affecte toutes les classes d’âge, et selon elle, le nombre de femmes qui ont le sentiment d’avoir du mal à créer du lien avec les autres augmente. (Voir notre article : « J’étais comme un cadavre vivant » : une ancienne « hikikomori » témoigne)

Le télétravail, ou l’aggravation de la solitude

Mme Okamoto, qui a formé en communication près de mille dirigeants et cadres supérieurs, a le sentiment qu’au Japon, il existe peu de lieux qui permettent d’acquérir des compétences pour améliorer ses capacités d’interaction sociale.

« La communication des informations ne doit pas se faire sous forme d’ordre, mais devrait  plutôt viser à renforcer la solidarité. Cela conduira une amélioration du moral des employés,  et par conséquent, une hausse de la productivité. Mais la caractéristique des cadres des entreprises japonaises est que, dans une réunion par exemple, ils se contentent de lire à voix haute les documents préparés tels quels, en n’employant aucune expression faciale. En s’exprimant sans émettre une quelconque émotion, le sentiment de solidarité entre les employés ne progresse pas, et il y a une carence d’efforts de communication. C’est un cercle vicieux. »

Au moment où le télétravail progresse rapidement en raison de la crise du coronavirus et où les réunions en ligne se multiplient, les obstacles à la communication sont encore plus élevés.

« Communiquer signifie percevoir non seulement le message verbal mais aussi celui transmis par l’attitude physique. Pour bien transmettre l’information en distanciel , il ne faut pas se limiter à lire un document, mais s’ingénier à avoir une expression et des gestes plus expressifs qu’en présentiel. On peut craindre que dans le cadre du distanciel, une communication de type “ écoutez ce que j’ai à vous dire ” augmente, mais il semble qu’il y ait parmi les employés d’âge mûr et seniors une résistance à la communication en distanciel. De nombreuses personnes se rendent au bureau bien que le télétravail leur soit recommandé. »

« L’incompatibilité de la communication exerce une grande influence sur la solitude des ojisan », regrette Mme Okamoto. « Si ces hommes établissaient des relations avec d’autres hommes dans leur cas, cela diminuerait leur solitude mutuelle, mais actuellement, ils ne peuvent même pas aller prendre un verre entre hommes. Et je les entends souvent dire qu’ils aimeraient bien discuter avec des femmes, mais qu’ils n’ont aucune envie de parler avec des hommes dans la même situation qu’eux. »