Comment une image peut-elle montrer la paix ?
Katakura Michio était directeur de la NHK, la télévision nationale, lors de la cérémonie de clôture des JO de 1964, et se demandait quelles images symboliseraient la cérémonie finale des premiers Jeux olympiques au Japon.
Celui à qui il alla demander conseil fut Ôshima Kenkichi, chef de la délégation des sélectionnés olympiques japonais et son sénior à l’Université du Kansai. Médaille de bronze du triple-saut aux JO de 1932 à Los Angeles, il avait également été correspondant sportif pour le Mainichi Shimbun aux JO de Berlin en 1936. Grand promoteur de la pensée de Pierre de Coubertin au Japon, on l’appelait le « philosophe sauteur ».
Quand Ôshima lui a demandé : « Comment voyez-vous les retransmissions télévisées des Jeux olympiques à la télévision ? » Katakura a eu cette réponse très forte : « Les Jeux olympiques sont la fête de l’amitié et de la paix. C’est autre chose qu’un banal championnat du monde ». « Exact », approuva Ôshima. Mais Katakura restait inquiet : des images d’amitiés, il voyait ce que c’était. Mais comment montrer la paix ?
En prévision de la journée de clôture, Katakura avait préparé plusieurs images formant une sorte de narratif, afin de fixer son esprit. La cérémonie a débuté par l’entrée des porte-drapeaux de chaque équipe nationale. Or, ce qui suivit n’était absolument pas prévu. Tous les athlètes de tous les pays pénétrèrent à leur tour dans le stade, mais tous mélangés. Le porte-drapeau japonais, le nageur Fukui Makoto, fut porté en triomphe par des athlètes étrangers. Rien de tout cela n’était écrit dans le scénario.
Quand tout fut terminé, Ôshima a déclaré à Katakura : « Ce que les Jeux olympiques apportent à la paix dans le monde ? C’est précisément ça ! » C’est ainsi que Katakura a réussi sans le vouloir à saisir l’image de paix qu’il cherchait (ce récit se trouve dans « Histoire de Ôshima Kenkichi, le philosophe des Jeux olympiques », Mainichi Shimbun, 2 décembre 2014).
La guerre était terminée depuis 19 ans. Si le Japon voulait montrer qu’il s’était reconstruit depuis, le monde entier était heureux de vivre de nouveau en paix et d’exprimer sa joie à travers les Jeux olympiques.
Pourquoi le monde a besoin des Jeux olympiques ? Retour aux basiques
Plus d’un demi-siècle plus tard, les JO sont devenus un événement encore plus majeur. À l’événement sportif proprement dit sont attachés d’énormes contrats de sponsoring, des droits TV, et même une canicule ne suffit pas à modifier le calendrier d’une épreuve. Le pays hôte fixe un agenda politique et débloque un budget énorme pour déployer sa puissance nationale.
Mais dans la situation de la crise sanitaire du coronavirus, l’atmosphère autour des Jeux olympiques est plutôt celle d’une opposition. « Il serait préférable de les annuler », « il n’est pas possible d’ouvrir les Jeux l’année prochaine ». Ce qui est en soi une situation inédite.
On pensait que les Jeux olympiques de Tokyo seraient« les Jeux de la reconstruction » après le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon. Mais actuellement, ce qui est mis en avant, ce sont plutôt « les Jeux qui surmontent la pandémie du coronavirus ». Le concept de la candidature de Tokyo en 2016, qui ne fut finalement pas retenue, était « les Jeux de l’Environnement ». Pourquoi tant de versatilité ? C’est à se demander si la véritable signification des Jeux olympiques est bien perçue.
Regardons les villes qui ont accueilli récemment, ou sont prévues pour les accueillir dans un avenir proche. On voit tout de suite le point commun avec Tokyo : Londres 2012, Paris 2024, Los Angeles 2028. Toutes ont déjà accueilli les Jeux dans le passé, et quant à la raison de leur nomination pour de nouveau JO, celle-ci n’est pas particulièrement saillante. Des métropoles de classe internationale, qui cherchent un nouveau départ et veulent prendre le train des JO pour se relancer.
Le cas de Tokyo est symptomatique : alors qu’une simple rénovation des stades et installations existantes était suffisante, tout a été démoli pour être reconstruit à neuf. Jusqu’au quartier d’Aoyama qui a été entièrement reconstruit. La baie de Tokyo a été aménagée. Le désir d’accueillir les touristes étrangers avec une nouvelle robe se comprend, mais force est de constater que tout ne se passe pas comme il était prévu sur le papier.
Il est temps de revenir au point de départ et de réfléchir aux valeurs olympiques essentielles et au rôle que les JO peuvent jouer dans le monde. Loin de vivre une époque globalisée, nous vivons une époque de division réactionnaire, où chaque puissance cherche avant tout à protéger ses seuls intérêts. Opposition entre les États-Unis et la Chine, éloignement du Royaume-Uni et de l’Europe, tensions entre le Japon et ses voisins d’Asie orientale. Avec l’embrayage de la crise du coronavirus là-dessus, c’est le fait même de vivre en société qui est menacé.
Comme l’a écrit Sugimoto Sonoko, l’histoire est liée. Le bonheur de la paix que le monde entier a réussi à construire est lié à aujourd’hui, nous devons le transmettre à la génération suivante. Cet enthousiasme ne doit pas s’éteindre.
(Photo de titre : la cérémonie de départ au front de guerre, tenue au stade Meiji Jingû Gaien, en octobre 1943. Kyôdô News)

